Trolls

Ce jour-là, j'apprenais à chasser à ma fille.

Il faut savoir que, chez nous, on apprend à chasser très tôt ; nous habitons une région très giboyeuse, où chamois, chevreuils, lapins, sangliers et humains sont en nombre.

Ma fille, Asaame, avait cinq ans. A cet âge, il est évident que je n'allais pas lui faire chasser le sanglier ; lapins, lièvres et faons lui suffisaient.

Elle était très mignonne ; un mètre quarante, cinquante kilos, le pelage blond très clair, avec de longs poils soyeux qui devraient par la suite lui attirer nombre de prétendants.

Elle était en outre assez sportive, même si elle avait encore du mal à soulever plus d'une soixantaine de kilos, ou à rattraper une biche un peu agile.

Son visage était large, ses yeux bridés lui donnant toujours l'air de sourire, et son sourire découvrant deux rangées de dents bien alignées, ses canines dépassant à peine des incisives -- elle n'avait pas encore changé de dents.

 

Nous courions tranquillement dans les bois, à la recherche d'entraînement. Je lui laissais les lièvres, elle me laissait les sangliers ; nous devions apporter de quoi nourrir la famille, car Maha, ma femme, était alitée à son dixième mois de grossesse. Le frère -- ou la sur -- de Asaame était attendu pour un mois plus tard.

D'aucuns disaient que nous allions avoir des bessous ; il est vrai que Maha avait beaucoup grossi, mais Asaame (cinq bons kilos à la naissance) avait montré que nous faisions de beaux petits dans la famille.

Maha dévorait pour deux. En plus, elle accumulait les envies bizarres : elle nous avait demandé de ramener des fraises des bois, et ne mangeait plus sa viande que cuite. Cela faisait rire Asaame, qui aimait bien la viande cuite, mais me décevait toujours un peu : je ne mange que cru ou en grillades.

Notre liste de commissions pour la journée approchait donc les trente kilos de viande, plus les fraises des bois. Des fraises ! Pourquoi pas de la salade ?!

Je n'avais pas pris d'arme, sachant qu'une bête d'une cinquantaine de kilos -- ce qui faisait environ trente kilos de viande -- s'attrape sans nécessiter le recours à des outils souvent pesants.

Asaame avait attrapé trois lièvres, ce qui ferait bien pour la pause casse-croûte. Mais le gibier de taille avait disparu mystérieusement.

 

Alors que le soleil commençait à dépasser les montagnes, nous mangeâmes un lièvre chacun. Puis, Asaame entreprit de partager le troisième.

Elle n'avait jamais fait cela, et ce fut laborieux. Elle commença par attraper les oreilles et les pattes, mais elle ne réussit qu'à lui arracher la peau du crâne.

-- Asa, dis-je, attention, tu vas tout l'abîmer, il ne sera même plus comestible...

-- De toutes façons, j'aime pas les oreilles, dit-elle en attrapant la tête sanguinolente pour se remettre à tirer dessus.

-- Asa, là, tu vas juste lui arracher une patte, voyons, réfléchis...

-- Bon, si là j'arrache une patte, je dois le prendre à la base des reins... Mais alors c'est le cou qui va lâcher, non ?

-- Tu veux que je te montre ? Tu t'entraîneras sur le suivant.

-- D'accord, répondit-elle en me tendant le lièvre scalpé.

-- La solution, c'est juste de marquer le pli, tu vois, lui expliquai-je en plaçant ma main droite sur la base de poitrine et la gauche au-dessus des hanches. Après, tu plies comme ça...

Je tordis un peu, en calant mon pouce droit entre deux vertèbres, qui craquèrent facilement.

-- N'oublie pas de caler un pouce sur la colonne, sinon tu ne peux pas savoir où il va casser. Une fois qu'il est cassé, comme ça, tu peux tourner un peu...

Ce que je fis. Lorsque la peau lâcha, j'avais fait presque un tour complet. Quelques boyaux s'enroulèrent autour de mon poignet, comme c'est toujours le cas. Asaame se précipita.

-- Faut pas laisser perdre tout ce sang qui coule, affirma-t-elle en se plaçant sous la source.

En moins d'une minute, la saignée était finie.

Je donnais à Asaame la moitié postérieure de l'animal, là où se trouvent tous les muscles propulseurs, qui sont comme chacun sait la meilleure partie du lièvre. Je lui laissai aussi le foie, qu'elle adorait par-dessus tout.

Il me restait les pattes avant, le cur, la cervelle, qui sont aussi de bonnes pièces.

 

Nous avions à peine fini ce rapide en-cas qu'une biche se présenta à notre vue. Elle n'avait pas de petits ; aussi, pour nous, était-elle comestible. Nous évitons autant que possible de manger des mères de famille ; cela permet au petit de grandir et d'engraisser avant d'être mangé à son tour.

-- Tu vois, Asa, expliquai-je tout en courant la biche, la biche, c'est assez simple. Il faut faire attention parce que ça saute de tous les cotés, mais sinon, c'est pas solide. Faut juste s'approcher par derrière, puis tu lui mets en grande baffe dans l'arrière-train. Alors, elle tombe, et il n'y a plus qu'à écraser la tête pour qu'elle arrête de courir.

Le temps de l'explication, j'avais quasiment rattrapé la biche. Comme annoncé, je lui mis une mandale dans la partie arrière et, toute tordue par le coup, elle s'effondra. Apparemment, j'avais tapé un peu fort : elle avait les reins brisés.

-- Bon, là, j'ai tapé trop fort...

-- ...Je savais pas qu'on pouvait taper trop fort.

-- On peut. Là, je voulais te montrer comment on l'assomme, mais elle est déjà morte, c'est pas bien pour ta leçon. Enfin, on va faire comme si elle était juste endormie. Donc, tu vois, il faut mettre un coup sur la tête comme ça...

Je mis juste un petit coup. La mâchoire a cassé, les joues passant à l'horizontale, mais le crâne garda globalement sa forme et à peu près son intégrité.

-- Tu vois, là aussi, pas trop fort, il ne faut pas transformer la tête en serpillière... Sinon, après, on perd la cervelle, ce serait dommage. Il faut juste éclater le crâne mais sans abîmer l'intérieur.

 

Étonné de ne pas avoir de réponse, je jetais un il à ma fille. D'autant plus qu'elle me tirait depuis quelques temps sur les poils de la cuisse.

-- Fram, dit-elle enfin, il y a deux animaux bizarres là, comme des trolls mais en plus petits et sans poils.

Je regardai la direction qu'elle indiquait et :

-- Humains !

Criai-je en plongeant dans un fourré avec ma fille dans une main et la biche dans l'autre.

-- Pourquoi on se cache, demanda Asaame, c'est pas comestible ?

-- Si, si, c'est même très bon, mais c'est dangereux d'en attaquer plusieurs quand on est seul.

-- Mais on est deux !

-- Mais ils sont armés. Tu vois ce bâton courbé qu'ils ont à la main ? Ils appellent ça un arc et avec, ils envoient des bouts de bois pointus très loin.

-- Et alors ?

-- Alors les bouts de bois se plantent dans le cuir et ça blesse. Ça fait mal et ça peut même tuer si on est pas très fort, comme toi par exemple.

-- Si c'est comestible, ça doit pouvoir se chasser pourtant ?

-- Quand ils n'ont pas d'arc, c'est même très facile à chasser. Ça ne court pas vite, ça ne se défend pas, il y a juste quelques hurlements qui vrillent les oreilles... Ça énerve, après on tape trop fort pour les faire taire, le crâne éclate et la cervelle n'est plus comestible. C'est dommage, c'est une des plus grosses cervelles du coin, on se régale avec.

-- Et quand ils ont des arcs, on fait comment ?

-- Il faut les amener à terrain couvert, là où on peut les tuer avant qu'ils n'aient le temps de tirer.

-- Ben il suffit de les amener en forêt alors !

-- Exactement, mais ils n'y vont pas facilement, ils ont peur. Des loups, des ours et des trolls.

-- Pourtant, on est pas méchants, on veut juste jouer avec eux...

 

Les humains avançaient prudemment. Ils ont de grosses cervelles, ce qui fait qu'ils se méfient, la plupart du temps. En général, on en voit très peu, il faut vraiment qu'ils tombent sur du gros gibier pour venir jusque sur notre territoire.

-- Dis, Fram, comment on peut faire pour les inviter ?

-- Il faudrait les faire venir... Mais ça m'inquiète, avec leurs arcs, il faudrait les tuer les deux en même temps.

-- J'en tue un et toi l'autre, alors, tu as dit que c'était facile.

-- J'aimerais éviter de t'exposer, tu es encore un peu petite pour chasser l'humain.

-- De toutes façons, on a pas le choix, ils viennent par ici.

 

Elle avait raison. Après avoir hésité un moment, ils s'étaient remis en marche et allaient passer juste devant notre fourré.

Ils regardaient beaucoup autour d'eux. Lorsqu'ils furent assez près, on entendit ce qu'ils disaient.

-- Je te dis qu'on s'est perdus, disait l'un, le plus gras des deux.

-- Mais non, il faut remonter la vallée vers le nord.

-- Mais est-ce que c'est cette vallée-ci ? Je te répète qu'on aurait dû suivre la rivière tout à l'heure, au lieu d'essayer de couper.

-- De toute manière, on est armés, non ? Tu crains quoi ? Les loups dorment à cette heure.

-- Pas les ours !

-- Il n'y en a quasiment pas par ici.

-- Et il peut y avoir d'autres bêtes.

Ils étaient arrivés au ras de notre bosquet, et l'un d'eux dit soudain :

-- C'est quoi, ça ?, en montrant la base de notre arbuste. On dirait une main poilue.

Jetant un il, je vis qu'effectivement la main d'Asaame dépassait du feuillage.

Hésitants, les humains s'approchèrent, regardant attentivement cette petite main blonde, poilue sur le dessus et quasiment humaine sur le dessous.

 

Soudain, ma fille bondit, sans prévenir, et enfonça ses petits crocs dans le bras de celui qui était le plus près d'elle.

Rageant de n'avoir senti venir le coup, je sortis à mon tour du fourré. Le deuxième humain était en train de faire plein de c