Le premier troll

Le 3 décembre au matin, j'avais chaud. J'ai alors retiré mon pull.

Quand j'y repense, cela aurait peut-être dû me mettre la puce à l'oreille. Pour une fois, nous avions un hiver digne de ce nom.

Les flaques étaient gelées, les gens s'engonçaient dans des manteaux tous plus épais les uns que les autres, un cache-nez de laine venant remplir les quelques trous par lesquels le froid eût pu s'engouffrer.

J'étais en t-shirt, marchant tranquillement dans la rue. Après tout, il ne faisait pas si froid : il n'y avait pas de vent, l'air était sec.

 

Les collègues de la fac, me voyant arriver bras nus par temps de gel, me regardèrent bizarrement. Un peu comme s'ils venaient de voir passer un monstre.

--Euh, t'as pas froid ?

--Non, pourquoi ?

--Parce qu'il gèle, c'est tout...

C'est à peu près à ce moment-là que je me suis dit que, effectivement, il y avait quelque chose d'étrange dans l'air.

 

Je me rends compte, à posteriori, que cela faisait trois bons mois que je craignais de moins en moins le froid, depuis que mes avant-bras avaient fait une poussée de poil impressionnante. Cela non plus, je n'y avais pas fait attention. Un poil, c'est un poil.

Je n'avais plus mis de veste depuis novembre et, aujourd'hui, c'était au pull de tomber.

 

C'est ce jour-là, aussi, que les autres commencèrent à m'appeler "yéti". Bon, d'accord, j'avais deux centimètres de poil dru sur les avant-bras ; d'accord, je supportais le gel sans m'habiller aussi lourdement que les autres. Mais qu'y avait-il donc d'abominable à cela ?

 

Cela devint plus inquiétant deux mois plus tard. D'une part, des avant-bras, la toison avait gagné peu à peu le reste du corps. D'autre part, j'avais recommencé à grandir. Et, enfin, un incident me fit prendre conscience que quelque chose était vraiment bizarre...

C'était début février. Les partiels venaient de s'achever, et l'étudiant moyen décompressait après deux semaines de travail en retombant quelques jours en enfance.

Cependant, je l'affirme et personne n'a encore osé me dire le contraire, le feu était vert pour les piétons lorsque je décidai de traverser.

C'est une spécialité grenobloise : plutôt que de faire passer les voitures dans un sens, puis

dans l'autre, puis les piétons, on fait passer en même temps voitures et piétons dans un même sens. La voiture qui veut tourner traverse donc la file de piétons, qui ont la priorité, comme le rappelle un panneau clignotant fixé au-dessus du feu.

Je passai donc, le feu étant vert pour moi, sans trop m'occuper des voitures.

Pourquoi a-t-il fallu que, ce jour-là, une Mercedes classe E décide de passer sans s'occuper des piétons ?

 

Elle me prit à hauteur des tibias, je basculai sur le capot et achevai ma course sur le pare-brise qui s'étoila sous le choc. Le chauffeur pila alors, et je me retrouvai couché sur la route, hébété, devant la voiture arrêtée.

Mon hébétude ne dura guère et laissa place à une colère noire. À un ou deux bleus près, je n'avais rien, ce qui n'était pas le cas de la Mercedes : un pare-chocs enfoncé, un capot plié, un pare-brise étoilé sur près de la moitié de sa largeur.

Le chauffeur n'avait pas eu le temps de descendre que, sous le coup de la colère, j'étais passé sur le coté du véhicule. Attrapant le bas de caisse par le point d'ancrage du cric, je soulevai la voiture qui se posa sur la voie d'à coté, sur le flanc gauche, écrasant au passage un rétroviseur chauffant réglable électriquement avec répétiteur de clignotant, une aile avant et deux portières.

Il fallut une trentaine de secondes pour que le chauffeur, un peu sonné par les événements, sorte par la porte passager.

C'était un bourgeois rond et rose comme un cochon de lait, gras à souhait, prêt à passer à la broche pour un beau méchoui. Il devait faire un mètre soixante pour quatre-vingts kilos, dont vingt grammes de muscle et dix de cervelle.

Il me fit part de son mécontentement en termes assez vifs, et je dus faire un effort pour ne pas passer mes nerfs sur lui. Il commençait à faire l'inventaire des frais : mille euros de capot, mille deux cents de pare-brise, six cents de rétroviseur, ... lorsqu'arriva un policier municipal accompagné d'un carnet de procès-verbaux.

L'agent rigola un bon coup lorsqu'on lui eût expliqué les circonstances de l'accident, souligna au conducteur la présence du panneau "priorité aux piétons" et menaça d'appliquer une amende pour obstruction de la chaussée si la Mercedes ne dégageait pas dans les dix minutes.

 

Pour moi, l'affaire s'arrêta là : j'avais quitté les lieux avant que la dépanneuse n'arrive.

 

Ce que je n'expliquais pas, en revanche, c'est comment j'avais soulevé près de huit cents kilos, moi qui n'était ni haltérophile ni culturiste. Même en comptant sur l'effet ressort des suspensions, j'avais porté une masse qui faisait envie à beaucoup de professionnels de l'exercice.

 

Au printemps, je vis mon poil s'éclaircir. J'en perdais par touffes entières et celui qui poussait à la place était beaucoup plus fin, court et nettement moins huileux. Il était temps, car je commençais à avoir très chaud, même torse nu.

Ce deuxième poil laissait passer l'air et, en fait, ne tenait presque pas chaud.

 

Tout aurait pu en rester là si l'été n'avait pas été pourri.

Quittant Grenoble, j'étais retourné dans mon village perdu, tranquille au fin fond du haut-Diois.

 

L'été s'annonçait dans la lignée des précédents, sans période de beau temps stable, alternant journées très chaudes et ensoleillées et journées fraîches et pluvieuses.

Cristo Ginvon, paysan de son état, s'inquiétait de ses foins. Pour bien faire, il faudrait tout ramasser le même jour, pour garder les balles sèches et leur éviter de pourrir sous l'abri. Le foin était coupé, ne restait qu'à l'emballer et à le rentrer à l'abri.

Aussi acceptai-je de l'aider à rentrer ses balles.

 

Un matin de beau temps, à six heures, il commença à presser à la lueur des phares. A quatorze heures, il avait fait le tour de ses champs.

A quinze heures, l'aînée de ses filles, Mona, vint me chercher. Il y avait Cristo, sa femme Régine et leurs deux filles, Mona et Anne. Trop petite pour manoeuvrer les balles, Anne conduisait le tracteur et la remorque, passant entre les rangées de foin. Régine conduisait la fourche, qui permettait de monter sur la remorque des balles de près de deux quintaux. Cristo était sur la remorque et rangeait les balles comme il le pouvait, suant sang et eau. Mona et moi étions par terre, déplaçant les balles pour les aligner sur la fourche.

C'est une tâche physique que de déplacer une balle. Il faut la faire rouler, tourner, pour l'amener où l'on veut. Et comme elle pèse deux fois plus lourd qu'un être humain et qu'elle occupe cinq ou dix fois plus de place, ça n'a rien d'évident.

 

On fit un petit champ en aval du village. Le soleil tapait fort et, sur le trajet entre deux champs, je me mis torse nu. Mona me fixa un moment, sans rien dire.

Le remarquant, je lui demandai comment elle faisait pour supporter une chemise à manches longues et un pantalon par ce temps.

Elle hésita puis, en guise de réponse, releva le bout de sa manche.

Un toison fine, châtain, s'étalait sur son bras.

-- Et tu supportes une chemise en plus de ça ?, demandai-je, estomaqué.

-- Bien obligée... Je suis comme ça partout, depuis cet hiver. Tu m'imagines en maillot, avec cette espèce de toison ?

Je ne pus retenir un "je t'imagine très bien, avec ou sans maillot" dont je ne suis pas sûr qu'elle l'apprécia.

Je dois dire, à ma décharge, que, bien que n'ayant que quinze ans, elle était très jolie et très bien faite.

 

On fit quatre champs dans l'après-midi. Puis un cinquième après le repas. Cristo et sa femme, pourtant solides physiquement, musclés par la manipulation à longueur d'année de balles et de brebis, étaient vannés. Mona, du haut de ses quinze ans, avait mieux tenu le choc qu'eux ; quant à moi, j'étais le premier stupéfié du rythme que j'avais pu tenir sans problème.

 

Dans la nuit passa le plus gros orage de l'année. Chez d'autres paysans, des balles laissées sur champ furent poussées par le vent jusqu'au ruisseau ; les autres furent si mouillées que certaines pourrirent en profondeur.

Cristo fut cette année-là le seul à avoir sauvé tout son foin.

 

Mona et moi n'étions pas les seuls à avoir vu notre corps se transformer. Anne y était également passée, ainsi que huit autres enfants du village et une du village voisin.

Globalement, il s'était passé la même chose pour chacun : une poussée de poils, une baisse spectaculaire de la frilosité, un accroissement brutal de la taille et surtout un développement important de la musculature. Les goûts étaient également modifiés, le besoin de viande se faisant plus sentir tandis que le goût de végétaux disparaissait.

En ce qui me concerne, j'avais pris sept centimètres et treize kilos, et ma puissance musculaire avait plus que triplé. La seule autre adulte d'un point de vue biologique était Mona ; elle avait vu sa taille, presque stabilisée, augmenter brusquement pour plafonner en fin de compte à un mètre quatre-vingts. Plus spectaculaire, elle avait pris vingt-quatre kilos et arrivait ainsi à soixante-seize, sans pour autant avoir perdu sa finesse et sa minceur.

Chez les enfants, une poussée de croissance similaire avait été observée, pour venir se placer sur une courbe qui devait les mener à l'âge adulte vers un mètre quatre-vingt-dix pour les garçons et un mètre quatre-vingts pour les filles.

 

Les difficultés commencèrent avec les médecins, qui ne trouvèrent rien et refilèrent le bébé à des généticiens.

Ceux-là s'amusèrent longtemps avec notre sang. Ils y trouvèrent plein de choses, en plus d'un facteur rhésus négatif pour tout le monde -- j'étais pourtant positif quelques mois plus tôt. Notamment une série de gènes, connus pour coder la pilosité et la taille, que nous possédions tous et qui étaient d'un nouvel allèle. Ils découvrirent également des gènes qui étaient chez nous différents de la population normale et qui, après quelques recherches, s'avérèrent liés à la puissance du muscle à volume égal. Recherches qui leur permirent de torturer quelques chimpanzés : ce gène, inconnu des spécialistes de l'humain, était dans toutes les bases de données des généticiens vétérinaires. Le chimpanzé, à musculature égale, est trois à quatre fois plus fort qu'un humain ; nous arrivions à peu de choses près au même résultat.

 

Leurs observations faites, les généticiens nous envoyèrent chez un tas de gens spécialistes de ceci ou cela, qui multiplièrent les mesures pendant des mois.

 

En octobre, les premiers résultats furent publiés. Le public apprit ainsi que l'humanité comptait désormais une race -- au même sens que chihuahua et doberman sont des races de chiens -- plus puissante, plus forte, plus endurante que l'humain classique.

Si les journaux scientifiques s'attachèrent à beaucoup de choses, les journaux grand public s'intéressant presque exclusivement aux performances sportives. Il est vrai que mon 9,61 s au cent mètres plat et mon 42,26 s au cent mètres nage libre pulvérisaient tous les records précédents, de même d'ailleurs que le 9,97 s de Mona au cent mètres et sa minutes 4,36 s au cent mètres brasse.

 

C'est alors que l'on vit que l'être humain est décidément un incorrigible xénophobe.

Nous ne demandions rien à personne ; il nous suffisait amplement de vivre tranquilles dans notre vallée. Nous descendions de temps en temps en ville ; j'avais arrêté mes études, mais les enfants allaient encore au collège.

 

C'est là qu'eut lieu le premier accrochage grave. Il fut pour Yoko, une fille de douze ans, asiatique, qui avait été atteinte bien qu'habitant le village en-dessous du nôtre.

Cela commença par une mise à l'écart de la part des autres élèves qui, à quelques exceptions près, ne voulaient plus lui parler. Cela s'aggrava lorsque les garçons de sa classe s'amusèrent à lui tirer les poils.

Lorsqu'enfin l'un d'eux parla de "la guenon", elle s'énerva pour de bon.

Avant que leur professeur n'ait pu intervenir, elle avait frappé et mordu. Son adversaire fut relevé avec une oreille arrachée -- elle venait de recracher le bout manquant -- et un nez cassé.

Elle n'avait pourtant pas frappé fort ; mais une seule de ses gifles valait plusieurs directs d'un garçon de son âge.

 

L'administration, comme toujours en pareil cas, prit le parti du plus abîmé sans tenir compte de la moindre explication. Yoko passa en conseil de discipline et fut renvoyée définitivement du collège.

 

Parallèlement, des problèmes similaires touchaient Anne, Ondine et les autres enfants. Mona ne fut guère disputée, sa carrure impressionnant les plus téméraires, mais elle fut seule dans ce cas.

Lorsque quatre garçons attaquèrent Vénus, ce fut trop.

Le directeur du collège parla aux agresseurs en parlant notamment du courage dont ils avaient fait preuve en attaquant à quatre une fille seule. L'un d'eux dit alors, pour sa défense : "C'est pas une fille, c'est un troll !"

Vénus, d'un calme qui lui était inhabituel, s'approcha de lui et lui mit une gifle, une seule, qui l'envoya par terre, assomé.

 

A la suite de ces deux accrochages, et d'une multitude de petites incidents, on décida de ne plus scolariser les enfants. Ils restèrent au village et, avec l'aide d'anciens enseignants, je leur fis classe. Le seul point positif de ces problèmes fut que nous avions désormais un nom : troll. Cela nous avait plu. Les trolls, ces animaux féroces des vieilles légendes, nous évoquaient plutôt les grosses bêtes à dents qu'un scénariste de bandes dessinées avait imaginées quelques années plus tôt. Sympa, fort et plein d'humour, ce troll-ci n'avait plus grand-chose en commun avec son ancêtre légendaire.

 

La seule fois où j'eus des problèmes avec les xénophobes, je finis au commissariat. Je n'y étais pas seul : Ondine et Yoko était également assises là.

 

Nous devions faire des examens, réclamés encore et toujours par des scientifiques avides de bricoler. Nous nous étions donc rendus à Valence. C'est en sortant de la clinique où nous avions donné de notre personne que des skinheads tout à fait classiques dans leur présentation (bien rasés, blousons de cuir, chaînes et tatouages nazis) s'en prirent à nous. Ils avaient deux chiens et quelques couteaux qui leur donnaient du courage.

 

Ils faisaient mine de rechercher l'origine d'une odeur suspecte... C'est toujours la même réflexion : l'odeur, l'apparence, ... Ils finirent par la trouver dans "les peluches mal lavées".

 

Lorsque l'ont en eut assez de les ignorer, et que l'on décida de répondre, ils lâchèrent leurs chiens.

L'instinct est une chose merveilleuse. Je ne sais comment, mais Ondine et moi, cibles des deux chiens, eûmes les mêmes réflexes. Se laissant mordre le bras gauche, on attrapa la nuque des chiens de la main droite en serrant légèrement de coté. Les chiens lâchèrent prise et nous pûmes leur briser le cou. En moins de cinq secondes, les deux chiens étaient à terre, agonisant.

Lorsque leurs maîtres furent remis de l'événement, nous n'étions plus que deux. Yoko avait disparu. Les humains voulurent alors nous attaquer au couteau.

 

Ondine et moi vîmes alors Yoko reparaître derrière eux. Elle s'accrocha soudain au cou de celui qui semblait mener le groupe, calant son avant-bras gauche sur son cou et tirant sur son poignet avec sa main droite. Le bonhomme tomba en arrière, assis. Ses complices prirent la fuite, poursuivis par la remarque de Yoko :

-- Avant, j'étais jaune et vous m'emmerdiez déjà, et maintenant vous continuez !

 

Comme il y avait deux cadavres de chiens sur la chaussée et un bonhomme a demi étranglé qui dut passer par l'hôpital, la trachée écrasée, on arriva au poste.

Heureusement, il fut conclu à des actes de légitime défense et on nous laissa en paix.

 

On décida alors de rester chez nous, espérant ainsi rester entre gens sensés et ne plus voir ceux qui voulaient nous éliminer.

Cela nous apporta un léger répit, mais il ne dura que quelque semaines. En décembre, on commença à voir arriver des gens qui venaient au village aux monstres pour voir les phénomènes.

Nous avions repris le poil d'hiver, plus dru, plus long et huileux que le poil d'été. Avec celui-ci, nous pouvions passer l'hiver dehors sans soucis.

 

C'était en février. J'étais sur la place du village. Il faisait chaud, environ dix degrés. Je faisais travailler à Mona son anglais. Elle n'utilisait pas le passé simple en français, se contentant du passé composé, et elle avait du mal à comprendre l'utilisation du prétérit ou du present perfect.

 

Une voiture arriva. Une Renault Laguna II. En descendirent quatre personnes : un homme d'une quarantaine d'années, présentant tous les symptômes du cadre dynamique, du costume à la démarche ; une femme sensiblement du même âge, avec un petit air prétentieux, maquillée comme l'as de pique, couverte de bijoux, grasse comme un goret avant l'abattage ; deux enfants, un garçon et une fille, de douze et huit ans environ, habillés pas mieux que les autres mais beaucoup plus cher.

Le tout sentait la grande bourgeoisie snobinarde dans tout ce qu'elle avait de plus méprisable.

 

Mona et moi étions en short. Elle avait passé un t-shirt. Nous allions pieds nus.

 

Ils arrivèrent face à nous, regardant attentivement à distance respectable. Nous les regardions de même, attendant que l'un d'eux se décide à parler.

La fillette s'approcha doucement. Il fallut un moment pour que sa mère la remarque.

-- Clothilde, ne t'approche pas des singes, on ne sait jamais comment ils vont réagir.

 

Mona est habituellement une fille calme, il n'est pas dans ses habitudes de s'énerver pour rien. Pourtant, en trois enjambées, elle se trouva à un mètre de la dame en souriant de toutes ses dents.

-- Enfin, ne vous approchez pas ! Ah, par pitié, retournez à votre place ! Vous... Vous êtes sale... Allez, du vent !

Son homme, condescendant, lui conseilla :

-- Enfin, ma chérie, ignore-les, ils ne te feront rien...

-- Sachez, madame, que je prends un bain tous les jours dans le ruisseau en-dessous. Je ne crois pas que vous puissiez en dire autant. Je ne vois pas pourquoi vous mettriez autant de parfum si c'est pas pour cacher votre odeur. En tous cas, vous puez en dedans à plein nez.

Elle se retourna vers l'homme.

-- Si j'avais voulu être violente, j'en aurais déjà bouffé la moitié, de votre bonne femme. Grasse comme ça, ça fait envie. Quand une truie arrive à ce poids-là, chez nous, on la saigne et on en fait du boudin et du saucisson. Vous veniez voir les monstres ? Vous les avez vus. Alors vous foutez le camp avant que je vous bouffe. Merci.

 

Impressionnés, les adultes repartirent, tenant le garçon par la main et appelant Clothilde à pleins poumons.

Lorsqu'ils furent à une trentaine de mètres, Mona partit au pas de course derrière eux ; ils paniquèrent, se mirent à courir aussi vite qu'ils le pouvaient et prirent la route à pied vers le village suivant.

 

Mona revint vers moi, doucement.

-- Ils sont cons... Ils sont passés à coté de leur bagnole, y'en a pas un qui a eu l'idée de monter dedans...

 

Elle se rassit à coté de moi. Voyant quelques larmes dans ses yeux, je passai mes bras autour de sa taille.

Elle attrapa mes mains dans les siennes, les plaqua sur son ventre et s'appuya sur moi.

-- J'en ai marre... Tu peux me dire pourquoi les cons sont aussi nombreux ? J'en ai marre de tout le temps les avoir sur le dos... Ils peuvent pas rester chez eux, non, il faut qu'il viennent au zoo... Ça fait six mois qu'ils nous emmerdent... J'en ai marre...

Je calai mon menton sur son épaule. Un temps passa avant que je murmure :

-- Prétérit ou present perfect ?

-- Quoi ?

-- Ça fait six mois qu'ils nous emmerdent... Prétérit ou present perfect ?

-- Tu vas pas t'y mettre, non ?

Je la serrai un peu plus fort. Il y eut un nouveau silence, puis elle dit :

-- Action durant dans le passé mais pas révolue. Present perfect. They have been emmerding us for six months.

-- Boring.

-- Quoi ?

-- Emmerding is not English. Boring is.

Elle se retourna brusquement et, avec un sourire :

-- Yes, and you are a very big english-speaking emmerdingueur !

Elle m'attira vers elle, murmurant :

-- Come with me, please...

 

Hélas, le bonhomme de la dame n'était pas, comme je l'avais supposé, représentant de commerce ou informaticien. Il était journaliste. Il pondit une série de papiers qui nous firent une publicité malvenue. Les gens affluèrent, attirés par la perspective de voir enfin un vrai monstre sanguinaire.

 

On décida alors d'un repli stratégique dans la montagne.

Les lièvres y étaient nombreux, les chevreuils aussi. Les restes de neige et les coups de moins dix dans la nuit ne nous faisaient pas peur : nous avions le poil suffisamment épais pour classer ces inconvénients mineurs au rang de détails.

Je continuais à faire cours aux plus jeunes, aidé en cela par Mona et Marie, les deux grandes.

On chassait quatre à cinq heures par jour. Nous arrivions à choper des lièvres sans grande difficulté et, si nous en trouvions, nous pouvions, à trois ou quatre, attraper un chevreuil qui suffisait au groupe pour une journée. Nous les mangions crus, nous étant rapidement habitués à la viande non cuite et n'ayant pas besoin de faire un feu pour nous réchauffer.

 

Dans la vallée, les gens s'étaient lassés. On ne voyait plus de troll. On savait qu'ils étaient là car on retrouvait régulièrement des traces et des carcasses d'animaux, mais ils ne se montraient pas. Peu à peu, la vallée retrouva son calme.

 

Nous étions en montagne depuis près de six mois lorsque je croisai par hasard Cristo. Il allait voir ses brebis à l'alpage et je coursais un lièvre qui ne voulait pas m'attendre.

Il me donna des nouvelles des gens, je lui en donnai des trolls.

On décida alors de se retrouver trois jours plus tard près d'une ruine que nous connaissions. Il amènerait les familles des trolls et nous n'aurions qu'à y être.

 

Les humains vinrent avec une belle quantité de nourriture. Nous-mêmes avions croisé en chemin une biche maladroite qui passa à la broche. Ils avaient aussi amené de quoi boire un coup, et l'on fêta dignement les retrouvailles.

 

On parla de beaucoup de choses. Du temps, qui était bien beau comme un été, des chasseurs qui se plaignaient que nous mangions leur gibier, des brebis qui prenaient du gras pour l'hiver, des agneaux que l'on allait bientôt vendre, de la chasse au chevreuil à mains nues, des meilleures pièces du sanglier cru, d'un touriste disparu deux jours plus tôt que nous avions trouvé mort au pied d'un rocher, sans le signaler.

Il y eut, tard dans la soirée, un long silence. Il fut rompu par Mona, joyeuse, qui caressait son propre ventre.

-- Je crois quand même qu'il faut vous dire une chose... Bon, même Fram ne le sait pas, et il n'est pourtant pas innocent dans l'affaire... Y'a un truc que vos scientifiques ne connaissent pas et que l'on va bientôt savoir : la durée de gestation du troll...

 

(14/08/01)


Le premier troll - par Franck Mée