Monique.

    Monique a le teint sec, le visage ridé, les joues basses ; l'oeil dur mais vif et perçant, les épaules étroites mais carrées, le corps maigre, sec, la démarche raide et rapide. Elle parle vite, articulant à peine, se taisant tout à coup dans un mot, comme pour entretenir un suspense inexistant.
    Un élève lève le doigt ; elle ne va pas l'interroger, il doit connaître la réponse. Elle interroge Stéph, le petit, au fond, coincé entre le radiateur et la fenêtre, qui n'a rien demandé sinon le droit de finir sa nuit. Il a les cheveux mi-longs en bataille, les yeux à demis clos, soulignés de valises, à coté de sa chaise se situe un sac à dos, une bretelle arrachée pendouillant tristement par terre, la fermeture Eclair arrachée laissant béer l'ouverture par laquelle l'on distingue deux cahiers, un classeur, un livre, jetés là en vrac et y étant restés ; il s'agit d'un lest, non d'un matériel scolaire ; sa tête lourde s'appuie de son mieux sur la paume de sa main, cherchant un équilibre précaire qui lui permette de ne pas tomber. Réveillé en sursaut par la voix dure, railleuse, sèche, agressive, il bafouille, hésite, répond au hasard et se fait insulter.
    Ou bien, elle interroge Ioan, l'autre, devant, en face de son bureau. Petit intello, petites lunettes, raie bien droite tout au long de la tête, jusqu'à la nuque, cheveux lisses, légèrement ondulés, bien habillé, souliers vernis, à coté de sa chaise une mallette noire sans bretelles. Il ne se fatigue même plus à lever le doigt, les professeurs savent bien qu'il sait tout. Juste à le voir, cela transpire. C'est écrit sur son visage. Il répond d'une voix claire, des explications à moitié satisfaisantes ; ce n'est pas grave, il aura quand même sa bonne note. On l'appelle le chouchou. Quoiqu'il fasse, il sera toujours merveilleux, de même que Stéph est catalogué cancre : quoi qu'il fasse, il sera nul. Ioan a une tenue irréprochable, de très bons amis parmi les professeurs, aucun parmi les élèves. Stéphane, lui, s'entend bien avec tout le monde, sauf avec Monique.
    Un jour, ils se trouvent en train de discuter librement. Monique demande ce qui ne va pas, pourquoi il est si nul ; Stéph répond. Il ose répondre à cette question. C'est LA question interdite. L'élève qui trouve quelque chose à redire est un élève mort. Stéph le sait. Il réfléchit, tourne et retourne sa langue, cherche une phrase calme, bien française, bien ordonnée. Après un temps mort, un temps d'attente et de réflexion intensive, il dit qu'il aimerait avoir le temps de finir ses exercices avant de devoir les corriger.
    Alors, Monique s'emporte. Elle se lève, les jambes droites et jointes. Les mains placées sur le bureau, écartées, les coudes à moitié pliés, aplatie sur les avant-bras, telle un border-colie en train de garder, le dos voûté, elle hurle qu'elle ne va pas changer un système qui fonctionne depuis vingt ans, qu'il n'est qu'un petit con, que s'il travaillait il arriverait à suivre. Par la suite, elle fera tout son possible pour le ridiculiser en cours ; et la moindre incartade lui vaudra un minimum de trois heures le samedi.
    Elle déteste tout ce qui se rapporte aux élèves ; elle est professeur. Si elle en avait le droit, nul doute que reviendraient dans ses cours les châtiments corporels depuis longtemps heureusement bannis.
    Toutefois, elle ne porte ni moustache, ni croix gammée, ni main tendue, c'est pourquoi je ne l'ai pas prénommée Adolph.


Publié sans autorisation de Monique - il eut pour cela fallu que j'accepte de lui adresser la parole !
Caractères - Monique - par Franck Méé