La maréeA chaque fois que je la vois, je ressens un peu plus ma solitude. Elle est là, si jolie, avec juste ce qu'il faut d'imperfections pour être humaine, faite au tour, le visage détendu, les cheveux en natte. L'espace d'un instant, ou d'une éternité, je me perds dans ses yeux si verts, j'y plonge et m'y enfonce. Elle m'adresse un petit sourire, simple et franc, et j'oublie tout ce qui éventuellement pourrait exister autour.
Puis elle s'en retourne, et me laisse en compagnie de ma solitude. Pas seul, bien sûr. Il y a les collègues, les poteaux, qui sont là et entretiennent une discussion à laquelle je ne participe plus que par réflexe. Mais ils ont un énorme défaut : ils restent trop désespérément masculins. Et ils me fatiguent, à toujours me parler de ceci, de cela... Musique, informatique, filles, n'y a-t-il donc que cela dans leurs vies ? Et dans la mienne ? Alors, je quitte la discussion, je rentre seul chez moi et gardant en mémoire un petit sourire, deux yeux verts que j'ai soigneusement conservés dans un coin de ma tête.
Ce soir, ça n'a pas l'air d'aller pour elle non plus. Elle dîne seule, le nez plongé dans ses haricots verts. Je m'assieds en face d'elle. Je lui demande si ça va... Elle répond un oui si peu convaincu que même un légionnaire ne s'y laisserait pas prendre. Je rattrape à deux mains mon courage, qui commençait à se faire la malle. Puis je lui demande ce qui ne va pas. Puis elle répond, puis j'enchaîne, elle répond de nouveau, et nous commençons à discuter. Je suis plongé dans ses yeux, encore une fois, et ses lèvres bougent et disent plein de choses que je bois comme du planteur : doucement, avec délectation. Je savoure chaque mot, chaque attitude, chaque intonation. Et pourtant, il y a encore un coin de mon cerveau qui travaille à suivre les mots qui sortent de sa bouche. Ça me fait tout drôle, et ça me touche. Elle en a marre d'être adulte, de voir ce que l'on attend d'elle, du boulot, du bahut... La petite fille ressort un peu. Elle se laisse découvrir, répond aux questions, s'ouvre doucement et me laisse apprendre lentement à la connaître.
D'habitude, je ne suis à l'aise ni avec les filles ni avec les gens qui ont un coup de cafard. Mais là, je ne sais si c'est sa manière d'être, sa façon d'adresser au détour des phrases un sourire désabusé, la douceur et la simplicité de ses mots, mais tout m'est naturel. Tout se déroule, je m'entends lui répondre moins bêtement que d'habitude, je trouve les mots qui souvent me font défaut.
Le repas est fini, pas le déballage. Alors nous sortons, et, dans l'air frais, elle continue. Elle continue à se soulager, et je continue à l'écouter et à lui répondre, et nous continuons à échanger nos vies. Il doit sans doute faire froid, puisqu'à un moment nous nous retrouvons serrés l'un contre l'autre, frissonnants.
Cela fait quelque temps que nous sommes ensemble. Simplement pour être ensemble. Une semaine, ou un mois, ou pourquoi pas une vie, qui sait ce que cela durera. Nous avons chacun notre journée, chacun notre nuit, chacun notre semaine. Nous partageons des repas, des week-ends, des soirées. Peu à peu, elle m'apprend à supporter la ville, apprécier des musiques que j'ignorais, à goûter la vie que j'ai. Elle apprend de moi à aimer marcher en forêt, monter à cheval, se passionner pour un livre.
On reverra dans un an, ou trois, ou cinquante, ce que cela donnera. En attendant, à chaque fois que je la vois, j'apprécie un peu plus de ne plus être seul.
Et si, un jour, cela devait prendre fin, je sais que je continuerai à respirer, minute après minute, à avancer, pas après pas, parce que, comme disait celui qui fut plus qu'un autre seul au monde : qui sait ce que, demain, la marée peut m'apporter ?
(05/02/01) La marée - par Franck Mée |