Comme dans un rêveJ'ai fait un rêve. C'était à Spa. Parquées sur la grille, des monoplaces. Une trentaine, au bas mot. Vingt F1 et dix F2. Sans aileron, sans ponton, radiateur à l'avant... Pourtant, c'est avant la Source qu'elles se préparent à partir. Le départ est donné, et, aussitôt, c'est Michael Schumacher qui prend la tête. Passage de la Source, presque au ralenti... Schumacher négocie l'épingle seul, laisse sa trajectoire s'élargir jusqu'à la ligne tout en accélérant. Derrière, ça se bouscule: trois voitures de front dans le virage. Et c'est Jackie Stewart qui, quitte à glisser un peu, accélère à fond avant même la sortie. Schumacher premier, Stewart second, Villeneuve et Villeneuve côte à côte... Il serait bon, celui qui arriverait à dire lequel, du père ou du fils, est troisième! Et tout ce beau monde attaque Eau Rouge... Gilles arrive dans la courbe au ras de la bordure gauche, Jacques sur son flanc droit. Il a pris une demi-voiture d'avance. Jacques soulage en arrivant: il n'a pas la place d'élargir l'entrée comme il l'aurait voulu. Son père reste pleins gaz, balance sa voiture vers la droite d'un coup sec de volant, et sa Ferrari plonge à la corde. L'arrière élargit un peu, glisse légèrement... Mais Gilles contrôle. Un coup sauvage de volant à gauche, au milieu du Raidillon, le renvoie vers la corde du second virage, en ligne pour sortir. Jacques, sagement, n'a pas voulu risquer l'accrochage; il a élargi l'entrée dans le gauche et, accélérant à fond, se blottit dans l'aspiration de son père. Derrière aussi, c'est passé fin. La Lotus de Clark, mal partie, s'est infiltrée à la corde du droite de l'Eau Rouge et a ainsi doublé la BRM de Beltoise. Surpris, le Français a laissé filer sa trajectoire et se retrouve à la corde en haut du Raidillon. Lourde du nez, avec son gros radiateur, la BRM refuse de tourner et c'est finalement d'un coup de freins décidé que le malheureux Jean-Pierre la persuade de rester sur la piste. Cevert, très intelligemment, l'a laissé faire sa pirouette et en profite pour s'infiltrer à la sixième place. Accrochage sans gravité, à la Source, pour Dan Gurney. S'est-il fait sortir, comme il le dit, par Montoya, ou l'a-t-il trop serré sur la corde? Toujours est-il que l'Eagle et la Williams se sont touchées. Le Colombien s'en tire sans dégât apparent et repart après un tête-à-queue, mais l'Américain reste sur le carreau, suspension pliée. En tête, Schumacher mène la danse, mais Stewart ne lâche pas. Et, juste derrière, une sacrée famille leur fait la chasse... Le père s'est fait avoir comme un bleu à la manœuvre du fils et Jacques prend la troisième place à l'aspi. La Ferrari et la Tyrrell pointent à plus de deux cent quatre-vingts en arrivant aux Combes... Non, on ne tourne pas. On continue dans un droite interminable, puis une pointe à près de trois cent vingt pour un gros freinage avant un gauche piégeux... L'ancienne section, le circuit de quatorze kilomètres... Juste derrière les deux fous, Clark compte les points. Un pour Gilles dans un grand droite devant une ferme, un pour Jacques dans la forêt, un pour Gilles, un pour Jacques... Et voilà! Un pour Jim dans un double gauche! Pas le moins du monde impressionné par le lavage de linge sale en famille des Villeneuve, l'Ecossais s'est jeté à la corde et a surpris le jeune Québécois... C'est un bon calcul de sa part: même une tête brûlée comme Jacques n'osera pas l'attaquer dans les longues courbes qui ramènent sur la Source. De fait, la Tyrrell se range sagement dans le sillage de la Lotus. Premier passage sur la ligne d'arrivée. Schumacher a couvert le tour en trois minutes quarante-cinq secondes... Soit près de deux cent trente kilomètres à l'heure de moyenne! A ce rythme, les vingt-trois tours risquent d'être vite couverts...
Gros coup au huitième tour: les deux Villeneuve, quatrième et cinquième, passent coup sur coup la Matra attardée de Ickx. Il faut dire qu'avec une Formule 2, c'est encore un bel exploit du Belge que de pointer ainsi à la douzième place. Le père et le fils, sous inspiration du Saint-Esprit, le passent en trombe dans la ligne droite suivant l'Eau Rouge. A peine la Matra F2 dépassée par la gauche, Jacques déboîte à droite et s'attaque à Gilles... A chaque passage devant les tribunes, une clameur s'élève. Go Jimmy, go! Les Britanniques ont fait le déplacement en foule et applaudissent la remontée de Clark, en lutte pour le titre. Après avoir réglé le cas de Gilles Villeneuve, il a comblé peu à peu son retard sur l'autre Ecossais... Cela fait deux tours que la Lotus et la Matra déboulent l'une derrière l'autre. Enfin, au douzième tour, Stewart s'incline. Plus lourde, sa voiture a grillé ses pneus; après avoir résisté pour l'honneur, il s'incline avec panache devant son compatriote déchaîné. Clark est deuxième et commence la lourde tâche de rejoindre la Ferrari de tête, vingt-deux secondes devant...
L'accrochage a lieu au seizième tour. A Malmédy, un pneu éclate sur la Bugatti de Trintignant. Avec la pente, Cevert, qui s'apprête à lui prendre un tour, n'a pas pu le voir; les deux françaises se télescopent. Une roue avant de la Matra s'envole et rebondit sur une centaine de mètres. La Bugatti, elle, finit sa course dans un rail, avant d'être percutée encore par la BRM de Graham Hill. L'accident est impressionnant, mais, par chance, personne n'est blessé. Pétoulet n'a encore pas fini de râler contre son pneu...
De manière assez surprenante, si l'on pense à sa chevauchée fantastique de la septième à la seconde place, ce n'est pas Clark qui tient le meilleur tour en course. L'Auto-Union n'a pas marché très fort aux essais, mais il est un homme qui fait une remontée plus impressionnante encore: parti vingt-deuxième, Berndt Rosemeyer est sur les talons des Villeneuve au seizième tour. Mais, plus encore que leur duel familial, ils tiennent à défendre bec et ongles leur position. L'Allemand, quoique plus rapide que les Québecois, manque s'avouer vaincu. Quatre tours. Il aura passé quatre tours à regarder Gilles et Jacques, Jacques et Gilles se bagarrer comme des chiffonniers en guettant le moment propice... Quatre tours sans que jamais ne s'ouvre la porte espérée. Et puis, la Ferrari et la Tyrrell se touchent. Poussé dans l'herbe, Jacques ne soulage pas, tandis que Gilles rattrape avec brio une amorce de tête-à-queue. Les deux Québecois reviennent fermer la porte... Trop tard. La flèche d'argent est quatrième, et c'est le signal de la curée pour Berndt. En deux tours, il rattrape Stewart. La Matra aux pneus fatigués ne pourra pas lui opposer de résistance sérieuse et, un tour plus tard, Rosemeyer monte sur la troisième marche du podium.
Le public ne suit pourtant cette remontée fantastique que d'un œil distrait. Les Allemands, venus eux aussi en nombre, ne regardent que Schumacher en tête... Enfin, Schumacher et Clark! En surveillant de très près l'écart entre la Ferrari et la Lotus. De vingt-deux secondes au douzième tour, il s'est réduit régulièrement de deux secondes au tour. Dix tours plus tard, Clark passe la ligne une seconde sept derrière Schumacher. Celui-ci ne peut visiblement pas aller plus vite et l'Ecossais semble décidé à tout tenter... Les tribunes retiennent leur souffle. Dès Malmédy, la jonction est faite. Première tentative de Clark dans un léger gauche, suivie d'un gros freinage: Schumacher a sèchement fermé la porte. Deuxième tentative, et deuxième porte fermée, dans un droite de la forêt. Troisième tentative dans le dernier freinage avant celui de la Source... La Lotus remonte, s'approche, s'infiltre centimètre par centimètre... Et un pneu allumé pour Clark: sans ménagement, le leader a changé de ligne. Malgré son flegme tout britannique, Clark a levé le poing... La longue enfilade a commencé. Désormais, c'est une série de courbes à fond, jusqu'à la ligne d'arrivée. Personne n'oserait attaquer là; d'ailleurs, même Jacques Villeneuve a renoncé à y dépasser Clark au premier tour... Schumacher tient la corde. Le radiateur de la Lotus est au raz de la boîte de vitesse de la Ferrari... Sans ailerons, les voitures ne se déventent pas, et elle tient bien le pavé. D'un coup, en plein gauche, à plus de trois cents kilomètres à l'heure, Jimmy déboîte. Il passe à l'extérieur, la voiture calée sur ses roues de droite... Les spectateurs ont retenu leur souffle. La passe d'armes est magnifique, à l'image de la remontée de l'Ecossais. Schumacher tient sa Ferrari sagement à la corde, sans lever le moins du monde son pied de l'accélérateur... Mais la Lotus est un peu plus légère. Ca ne va vraiment pas vite, mais on voit qu'elle avance un peu plus rapidement. Elle grappille des centimètres, petit à petit... On la voit légèrement onduler, signe que la limite d'adhérence n'est pas loin. Clark, les dents serrées, en apnée depuis l'entrée dans la courbe, tient fermement son volant. La roue arrière gauche patine légèrement. Il n'y a plus assez de poids sur elle pour lui garder son adhérence. Le différentiel à disques l'empêche de justesse de devenir complètement folle... Jim continue, plein gaz. Ligne d'arrivée. Passée d'un bloc par les deux voitures. Aussitôt,les deux pilotes sautent sur les freins pour la Source. Le résultat, on verra plus tard: pour l'instant, il faut passer de trois cent vingt à soixante kilomètres à l'heure pour l'épingle. Le chrono est le même pour les deux voitures. La photo-finish devra les départager... Et c'est fait, encore une victoire, une nouvelle splendide victoire pour le baron rouge! Superbe, extraordinaire victoire de Michael Schumacher... Il est six heures du matin et le hurlement de Pierre Van Vliet me réveille. Michael Schumacher vient de remporter le Grand Prix d'Australie avec trente secondes d'avance sur Rubens Barrichello. Ralf Schumacher est troisième. Ce sont d'ailleurs les positions de la grille de départ. Une nouvelle saison commence comme la précédente s'était terminée: doublé Ferrari et train-train des autres, émaillé de six abandons sans panache. Cinq dépassements à la régulière en deux heures de course, et pas de Jim Clark pour mettre de l'animation... Et dire qu'il n'y aura même pas de Grand Prix à Spa cette année! La prochaine fois, c'est dit: je resterai dans mon lit douillet. Qui sait, peut-être Niki Lauda et Rudolf Caracciola viendront-ils se livrer un duel au sommet sur vingt-deux kilomètres de vieux Nrburgring. Comme dans un rêve...
(03/11/2002) Comme dans un rêve - par Franck Mée |