L'heure la plus longue
Saloperie de réveil ! Voilà qu'il se met à sonner quand je lui demande... Ben si, me confirme-t-il avec affront alors que je tente de le convaincre que non : il est déjà sept heures, ça fait déjà dix heures que je pionce... J'aurais bien repiqué un peu. Je lui jette un dernier regard suppliant, mais il n'en démord pas : il est sept heures une. Dieu a inventé le sommeil, Satan lui répondit avec les horaires...
Arrivé à l'université, je m'appuie sur un mur, bien calé dans l'angle d'une porte, prêt à finir ma nuit. Il est huit heures moins cinq lorsque je suis réveillé par quelqu'un qui, m'attrapant la main, me crie joyeusement "Salut !" dans l'oreille. Je titube en sa compagnie jusqu'à l'autre flanc du couloir, m'assieds sur un radiateur.
Huit heures. On surveille les couloirs en attendant qu'un quelconque enseignant daigne nous ouvrir la porte. Huit heures cinq. On attend toujours. Le discours - bien obligé de suivre - de mes camarades me sort peu à peu de ma torpeur. Je ne sais plus pourquoi ils ont commencé à parler des Chevaliers du Zodiaque, mais ça me passionne modérément. Un bruit de fond que je suis bien obligé d'écouter si je ne veux pas passer pour un con la prochaine fois que je dirais que moi, les dessins animés, sorti des Cités d'Or... Bof, après tout, de toutes façons, je passerai pour un con. Pourquoi est-ce que je n'ai jamais accroché à ces débilités navrantes qui passionnaient et passionnent toujours mes collègues ? Pourquoi diable est-ce que, à neuf ans, je préférais déjà Jules Verne aux Chevaliers du Zodiaque, comme aujourd'hui je préfère Heinlein à Friends ? Huit heures dix. On n'ose y croire : la prof arrive. Malgré l'heure, elle titube déjà, à demi appuyée sur un mur. Le Titanic en perdition arrive à s'échouer devant la porte de la salle, inconsciente des quolibets l'entourant. Trois clefs et cinq essais plus tard, la porte daigne enfin laisser le passage à la meute. On s'assied, tandis que la chose difforme qui nous tient lieu de professeur tente de retrouver le cours du jour dans la pochette élimée qu'elle a posée sur la table en arrivant.
La discussion continue, imperturbable, juste un peu moins forte. Les Chevaliers du Zodiaque contre Dragon Ball... Je rêve du jour où l'on organisera un débat Heinlein contre Asimov, j'aurais enfin un sujet qui m'intéresse... Je pose mes affaires sur la table : pochette de cours, trousse. Rien d'autre. Je sors le polycopié de cours, un stylo à plume dure bleu, un stylo à plume souple noir, un crayon à papier 2H. Le premier et le second pour donner bonne impression, les deux suivants pour m'occuper. Page D-17. Ras le bol des planeurs, je commence à les connaître par coeur. Je pourrais presque les dessiner les yeux fermés... Un Jumbo pour changer. Trois minutes de gagnées. Lorsque je termine, je lève les yeux ; la prof n'a pas fini la page, juste le temps d'un dessin rapide. Je la regarde, qui tient à peine debout, appuyée sur le rétroprojecteur qui lui sert plus de béquille que de support de cours. C'est décidé : nos polys sont appelés "support de cours", ce rétro ci est un "support de prof"... Allez, une bouteille de Loch Lomon, vite gribouillée pour faire plaisir à Archibald Haddock, et on tourne... - Elle a chauffé tôt, ce matin, me souffle mon voisin, avisant la prof. - C'est l'hiver, 'faut bien mettre de l'antigel... Et voilà, j'ai perdu un temps. Elle est au milieu de la page, j'aurai pas le temps de gribouiller dans cette marge-là... Allez, page D-20. Je fixe la marge en bas de sa voisine D-21. Allez, on va dessiner une tête. Je la connais pas, mais elle est vioque et toute ridée. Elle tient la tête droite, il y a fort à parier que cette bonne femme de papier ci a une personnalité infecte. "M'en fous, je compte pas l'animer", me dis-je une seconde. Allez, une autre tête, la page est loin d'être finie au rétroprojecteur... Mais comment fait Leloup pour que Yoko Tsuno soit jolie ? J'ai beau essayer, pas moyen, la mienne est loupée... Pas de menton, le nez loupé... Pas moyen. Je zieute la prof. Elle a presque fini la page. Allez, juste une bouteille de bière, un couteau suisse pour la décapsuler, et il est temps de tourner... Page D-22. J'attaque le nez d'une 2CV. Pas le temps d'aller plus loin : - Faut qu'on se voit pour le forum, me souffle mon autre voisin. - Ouais, va être temps de s'y mettre. - C'est vite fait, non ? - Assez, ouais. Y'a juste deux-trois trucs à savoir, mais c'est pas sorcier - le dimanche sur la trois, à dix-sept heures quarante-cinq. Il me regarde, réprime un sourire face à un jeu de mots laids de cet acabit. - D'accord, dis-je, celui-là, il est particulièrement nul... Son silence confirme. Je relève la tête et mate la zone blanche éclairée par le projecteur. Aïe, tant pis pour Citroën, leur Deuche restera comme elle est, avec un phare de Dyane à droite et pas finie au-delà du capot... Page D-24. Pas question de me laisser surprendre. J'attaque de suite dans la marge de la D-25. Dans quelques heures, Neil A. Armstrong marchera sur la Lune, suivi de peu par Edwin "Buzz" Aldrin. Eagle est sur le point de se poser dans le mer de la tranquillité. La surface est vierge, parsemée de cratère, les étoiles brillent... Ils sont encore trop haut pour que la flamme, bien visible, de leurs rétro-fusées ne soulève la poussière sélène. Je suis à fond dans la scène. Lorsque je me relève, près de dix pages ont défilé... J'arrive en catastrophe. Page D-34. J'ai à peine le temps d'esquisser la carcasse d'une Simca 1000 que la prof regarde vers la salle. - Bon, on prend une pause, puis on attaque les exos. Tant pis pour Simca, un café me fera du bien... Dix minutes plus tard, retour dans la salle maudite. La chose immonde n'est pas encore rentrée, profitons-en. - T'as suivi ce qu'elle a raconté ?, me demande un pote. - Que dalle. Par contre, je gribouille de plus en plus mieux. - Fait chier, personne a écouté. Comment je fais pour savoir de quoi elle cause ? - Ben, tu fais comme personne, tu écoutes... D'une moue rapide, il me signifie qu'il a autre chose à faire.
Enfin la Chose entre. Neuf heures et quart. - Bon, vous prenez l'exo quatre... - On le fait en CGI ?, me demande mon voisin. - Ben, on a pas droit aux bases, alors... Ce que je pense, c'est qu'on va se faire un truc en C++, qui récupère les données... De deux choses l'une, ou il n'y a pas de paramètre, et on affiche l'index des messages du forum, ou il y a un numéro et on affiche le message correspondant, ou il y a les données d'un formulaire et c'est un nouveau message. - Eeeh, vous vous taisez un peu, vous avez un exo à faire. Si vous avez fini, vous faites le trois. On baisse d'un ton, puis l'on continue notre conversation. Je l'interromps : - 22 ! Et nous replongeons dans nos exercices. Le quatre est fini en trois minutes, le trois suit en quatre minutes. La prof, qui s'était approchée, s'éloigne. - Et pour l'indentation des réponse, me demande-t-il à voix presque basse, on fait comment ? - La balise UL en html. Je dessine un rapide croquis dans une marge du sujet d'exercice. - Tu mets un UL, un LI, ton texte, les réponses, slash LI, slash UL. Et ça indente tout seul, c'est du html standard, tous les navigateurs le prennent. - Si vous avez fini, vous faites le trois, reprend la prof face aux quelques bavardages qui l'assourdissent - nous ne sommes pas les seuls élèves de la salle... Il y a deux catégories d'élèves : ceux qui ont fini le trois depuis une éternité, et ceux qui n'ont franchement pas l'intention de le faire un jour. Personne ne bouge, "oui madame", on replonge le nez dans sa feuille, sans même faire semblant de saisir un stylo... - Vous vous taisez une seconde ?, demande la prof comme s'il existait une réponse possible et avouable. Le bruit d'ambiance baisse. Nos problèmes réglés, notre discussion s'achève. - C'est bon, ça ?, demande mon voisin à sa voisine. Elle jette un oeil rapide sur la feuille qu'il lui tend, puis : - Ouais, ça ressemble... Ça doit être ça, à un ou deux détails près...
Le major de la promo se retourne vers moi : - Y'a quelqu'un qui a pas fini les exos, là ? - Je crois pas, non, réponds-je. - A part ceux qui ont pas commencé, non, c'est pas possible, confirme son voisin en se retournant à son tour. - Elle attend quoi pour corriger ? Trois personnes de mon rang haussent les épaules avec un bel ensemble, en signe d'ignorance totale. Dix heures moins dix. Ça fait maintenant une bonne demi-heure que nous sommes sur cric, attendant le bon vouloir de l'immondice qui nous fait cours. Enfin, elle sort du fond de la classe et retourne vers l'avant. - Bon, alors... Elle trace quelques traits malhabiles au tableau, les accompagnant de quelques commentaires mal agencés. Le petit rire prend tout le monde en même temps. - M'dame, m'dame, y'a une faute ! Après trois répétitions, elle se retourne, hagarde. - Où ça ? - Ben, au tableau ! Elle se retourne à nouveau, regarde son oeuvre. - Je vois pas... - Si, personne, c'est pas un sous-type de professeur, c'est le contraire. - Hein, où ça ? - Là, répond un étudiant en montrant une région du tableau, vous avez mis personne comme sous-type de prof, c'est le contraire. Elle regarde trente secondes, puis : - Ah oui, d'accord. Elle reprend sa craie, efface la flèche, refait sa soeur dans le sens inverse. - Oui, là, évidemment, c'est comme ça, hein... C'est un professeur qui est une sorte de personne, pas le contraire... - Ça dépend des profs, me souffle un voisin. Y'en a, c'est des sortes d'éponges... Malheureusement, on a tellement l'habitude de ce genre de truc que ça ne nous fait plus que sourire.
Elle termine sa démonstration, et, le temps qu'elle finisse, nous rangeons nos affaires. Il est dix heures moins cinq, il est temps de se préparer à sortir. Lorsqu'elle finit sa phrase, les tables sont toutes parfaitement débarrassées, j'ai même remis ma veste. - Bon, ça y est, elle a fini, elle nous lâche ! Mais non. Elle continue son discours, apparemment sans s'apercevoir que les élèves sont virtuellement déjà sortis. Puis elle trouve la phrase qui tue : - Il est quelle heure ? Apprenant qu'il est dix heures moins deux, elle se décide et, enfin, on sort. A peine a-t-on franchi la porte qu'elle la passe aussi, nous double, pressée, la cigarette, heureusement pas encore allumée, à la lèvre, et un briquet dans la main. (05/03/2000) |