Cristo est Italien. Cela se voit. Dans son accent,
dans son comportement, dans sa tête. Il a de l'Italien basique tous
les clichés : il a le nez arqué en forme de bec d'aigle,
la tête large et aplatie, les ridules au large des yeux, les joues
arrondies, les pommettes saillantes. Le visage, de faible hauteur, triangulaire,
le front bas. Il a les épaules larges, basses, arrondies. Le tronc
large prend appui sur deux jambes courtes et arquées, tel un John
Waine déchu, raccourci, mini cow-boy classique des films de Sergio
Leone. Cristo a la démarche chaloupée, se jetant d'une jambe
sur l'autre, en raison de ses pieds écartés - malgré
la configuration de ses jambes, qui tendrait plutôt à les
faire se poser l'un sur l'autre.
Cristo a aussi de l'Italien de base la vantardise violente,
la fierté imbécile et haute, contrastant avec son corps bas.
Un jour il a passé un concours de ski ; il en revient fier, la poitrine
en avant. Son contentement transpire dans son attitude. Il lance, joyeux
: "On était deux cents. Ils en ont pris dix." Avant de lancer en
l'air, à qui veut l'entendre, son triomphe : "J'AI FINI DEUXIEME
!". Il va à la cafétéria scolaire, pour le simple
plaisir de lancer de nouveau cette phrase triomphante, ce défouloir
ardent. Il est vrai que sa supériorité en matière
de glisse est incontestable, qu'il pourrait descendre la face Nord de l'Empire
Usted Building à ski - du moins le prétend-il -, mais tous
s'accordent à dire qu'un peu de modestie ne lui ferait pas de mal.
Enfin, comme tout Italien qui se respecte - et qui ne
respecte rien d'autre -, il fait preuve d'un machisme hors du commun. A
propos de certaines filles, il prend une expression dégoûtée,
avant de lâcher : "Bôôf... Un coup de queue en passant.".
Son opinion est toujours la même, il fait preuve avec la gent féminine
en général d'un irrespect total, d'un mépris illimité.
Il alla même jusqu'à demander à l'une de ses représentantes
un strip-tease, ou encore une "pipe", au beau milieu de la bibliothèque
scolaire...
Au lycée, Cristo s'emmerde. Il n'écoute
qu'occasionnellement les cours de professeurs désespérés.
Il engueule Becky, prof d'Anglais, qui le lui rend bien, lorsque par hasard
il se trouve dans ses cours. Il ne supporte pas la contrariété,
tient à regarder les oiseaux et non le professeur. Les enseignants
ne sont pour lui que quantité négligeable. Il le dit à
tout bout de champ : lui, il a déjà un travail. Son brevet
de troisième niveau de monitorat de ski lui assure avenir radieux
et revenu régulier. Il n'est au lycée que pour s'occuper,
ou pour faire plaisir à son père. Ou encore pour parler de
voitures avec Franck.
Franck est l'un des seuls à supporter Cristo. Encore
doit-il parfois faire des efforts. Ils ont en commun une passion pour les
voitures, et une tendance prononcée pour réinventer le monde.
En cours d'Anglais, on les voit, deux gosses insupportables, sans respect
pour le professeur, discuter en fond de classe, adossés au mur.
Il est un professeur avec lequel Cristo devrait s'entendre
à merveille : c'est Simon. Ils sont tous deux amoureux de Fiat,
amateurs de voitures italiennes ; tous deux en perlent avec la même
passion. Ils ont le même caractère, parlent tous deux un français
fort correct, sont intelligents et ont un cerveau vif et efficace ; mais,
le premier jour, Cristo a tutoyé Simon. Cela paraît un détail,
mais c'est sans nul doute le seul élément qui permettrait
d'expliquer leur hargne. Un jour, saisissant un prétexte futile,
Cristo agresse verbalement Simon.S'ensuivra un moment de rare violence
mentale et gratuite. Le verbe est haut, la phrase cinglante, la joute violente
; les élèves, innocents témoins du drame, se taisent
misérablement de peur de prendre un mot perdu. Ce n'est qu'après
qu'une stridente sonnerie a rappelé à l'ordre les deux antagonistes
qu'ils se séparent, non calmés mais arrêtés
au gong. Cristo repart alors en grande conversation avec les élèves,
leur demandant si, honnêtement, l'un d'entre eux avait eu le sentiment
qu'il agressait son professeur ; face à leur regard désapprobateur,
après un dernier souffle d'argumentation, il ravale sa bile et se
tait. Enfin !
Cristo est pourtant loin d'être idiot ; ses résultats
sont minables. Entre ses mésententes avec les professeurs et son
évident désintérêt pour la classe, rien ne vient
atténuer ses notes médiocres. Pourtant, tout le monde sait
qu'il n'est pas bête : il parle bien, son esprit tourne vite, il
a une répartie cinglante : tout devrait lui assurer une réussite
exceptionnelle. Mais Cristo a un défaut majeur, une incompatibilité
totale avec le système éducatif :