Claude.

   Claude est bas. Son mètre soixante paraît d'autant plus petit qu'il est large. Pas large, comme un rugbyman est large, non ; large comme il est haut. Large comme peut l'être une personne grasse. Large comme le sont les petits grassouillets dont il fait partie. S'il fallait lui donner un surnom, ce serait Piggy, comme le petit gras de Sa majesté des mouches. Il en a d'ailleurs aussi les lunettes.
   Deux petits verres, cerclés de métal argenté, prennent appui sur son petit nez large. Derrière, au fond de leurs orbites, percent deux petits yeux glauques, toujours mobiles, toujours vifs dans leurs incessants mouvements ; l'il gauche dispose en outre d'un système de nettoyage automatique consistant en un incessant clignement d'oeil. Il voit tout, surveille tout, toujours.
   Un grand aéroport international à mouches est en cours de construction sur sa tête ; les travaux avancent à grands pas. Bientôt, de l'arcade sourcilière jusqu'à la nuque, une grande étendue lisse prendra la place de cheveux épars, mêlant habilement gris et blanc en superbes dégradés.
   La nuque, elle-même, porte les mêmes traces que le cou : des replis de peau, abritant quelque graisse souple, sont tirés vers le bas, marquant le poids des ans.
   Sous la nuque, un dos court, trapu et voûté, que l'on devine sous une chemise crocodilienne - non qu'elle soit en crocodile, mais elle est fabriquée par une marque dont il est l'emblème. Cet animal vert, qui tente désespérément de se mordre la queue sur la poche de la sempiternelle chemise, est cause de nombre de sarcasmes : tous, des quatrièmes aux terminales, tentent régulièrement d'imaginer Claude jouant au tennis. Ou, d'ailleurs, à n'importe quel sport.
   La chemise, bien attachée en signe de sérieux, le dernier bouton libéré en signe de décontraction, cache aussi, sur l'avant, un volume abdominable impressionnant, porté haut par un pantalon de velours lisse, serré sur la taille par un court ceinturon.
   Claude est debout. Toujours debout. La posture assise lui est étrangère, contrairement à Homo abilis, son lointain ancêtre, avec qui il partage pourtant sa carrure. Là ne s'arrête pas la différence : Claude est un Homo sapiens, et le montre. Malhabile dans ses gestes, malhabile lorsqu'il trace une rapide ébauche de carte sur le tableau, il sait. Toute l'histoire, dans tous ses détails, même les plus insignifiants. Marignan ? 1515. Jeanne d'Arc ? On la fête le 8 mai. Zola ? J'accuse. Avion à réaction ? Le Constellation.
   Loupé : le premier fut le Comet, six ans après le Constel', qui possédait quatre hélices. Errare humanum est.
   Pourtant, Claude sait tout. Surtout l'histoire et la géographie, qu'il enseigne. Il donne son cours, debout, droit jusqu'à son dos voûté, en agitant les bras, en remuant la tête, en secouant son stylo de haut en bas de la main droite, en clignant de l'il gauche. Il parle vite, de tout, donnant moult détails et force commentaires. L'élève normal ne peut suivre le rythme effréné, le débit rapide de Claude, ancien professeur de diction de J.-F. Kennedy. Le stylo, bien que courant sur la feuille, la main, bien que fonçant au rythme des connexions neuronales, doivent rapidement abandonner la course. Le rythme normal est d'environ quatre pages à l'heure, où la vitesse maximale atteinte par un élève normal, en bonne santé et en excellente condition physique, est d'environ trois pages à l'heure - deux en prise de notes orales. Les spécialistes, les as des as de l'abréviation, ceux qui, comme Franck, ont réduit au maximum les distances à parcourir pour tracer une lettre, et écrivent ainsi en hiéroglyphes illisibles, arrivent à grand-peine à tenir le choc, à deux pages et demie à l'heure. Claude le dit : "Ne marquez que l'essentiel". Mais, avec lui, tout paraît essentiel ; il exige d'ailleurs tout, lorsqu'il interroge ses élèves.
   Lorsqu'il corrige une interrogation, il note la connaissance. La pure, la vraie. Toutes les dates doivent être sues, tous les gouvernements, tous les ministres, tous les événements. Les connaissances annexes, hors programme, comme "Femmes folles de la messe, femmes molles de la fesse" (Henri IV) ou "CRS SS" (Daniel Cohn-Bendit), sont honnies, et tolérées seulement à condition qu'elles aient une utilité - se rappeler le caractère de Marie de Médicis et les envies volages de son roi de mari, les discussions animées entre jeunes et corps républicain de sécurité. Les grandes Citations, celles qui prennent des majuscules ("Paris vaut bien une messe", "Le changement, oui, la Chienlit, non") sont, elles, indispensables à qui veut la moyenne. Surtout "la Chienlit, non", "Vive le Québec libre", "Je vous ai compris", car nombre d'élèves soupçonnent Claude d'avoir en lui une fibre gaulliste non négligeable.
   En cours, Claude ne rit pas. Il sourit à peine, occasionnellement, de la bêtise d'un élève, ou lorsqu'il fait - bien involontairement - un mauvais jeu de mots, ou lorsqu'il cite un général quelconque. Les plaisanteries des élèves sont déplacées, et de mauvais goût. Car Claude est sérieux.


Publié sans autorisation de Claude
Caractères - Claude - Par Franck Méé