Becky.

    Becky a le teint sombre, les joues larges, ridées. Le visage froissé, étroit, très étroit au niveau de yeux. En-dessous, les joues forment un cercle régulier, ridé, d'un diamètre bien supérieur à la largeur du haut du visage. Elle a les yeux sombres, glauques, enfoncés sous une arcade sourcilière proéminente, soulignés par deux valises profondes, noires. Elle a le nez épaté, large, traversé de deux rides profondes, souligné d'une petite moustache de poils noirs. Des cheveux noirs, huileux, visiblement naturellement bouclés mais écrasés tous les matins par un peigne rageur, à la recherche de leur platitude, lui tombent sur les épaules. Ils ne sont pas les seuls à tomber : ses joues larges et souples semblent une immonde cascade de peau, tendue par Newton vers la poitrine, elle-même plongeant sur une taille large. Elle se lève ; alors apparaît le monstre dans sa splendeur. Sa poitrine, énorme, retombe bas, malgré tous les efforts d'un malheureux soutien-gorge dépassé par les événements. Sa taille, étroite, est le siège d'un amas de graisse ; ses hanches sont enrobées d'un adipeux coussin. Ses jambes difformes sont couvertes de vaisseaux sanguins distendus, proches de l'anévrisme. Elle se retourne avec lourdeur ; sa robe moulante laisse apparaître une bande de cinq centimètres compressée au niveau des hanches par une culotte distendue. La graisse du flanc retombe par-dessus en une cascade adipeuse. Ses doigts énormes tiennent une craie minuscule, écrasée. Chaque phalange est marquée, en haut et en bas, par un trou, qui simule l'articulation, saillante chez les humains.
    La main bouge, se déplace sur le tableau, y traçant une longue série de hiéroglyphes incompréhensibles. Des signes bizarres, comportant des traits, mal agencés, dans tous les sens, sans ordre logique. L'élève initié arrivera bientôt à leur connaître un très vague air de famille avec des lettres de l'alphabet ; après un temps il finira même par y trouver des mots anglais. Il lui faudra cependant une longue période d'adaptation avant de savoir d'instinct où rajouter des espaces, des lettres, et où, au contraire, en enlever. Car la craie, blanchissant le tableau à la vitesse d'un cheval au galop, tressaute. Par endroits, une bosse du tableau la fait décoller sur plusieurs centimètres ; plus loin elle n'aura pas le temps matériellement nécessaire pour décoller entre deux mots. Les traits hiéroglyphiques bientôt décodés par la puissance calculatoire des cerveaux combinés des vingt Champollions de la salle forment alors des mots ; il reste parfois à en rajouter quelques-uns, à supprimer des doubles, pour obtenir une phrase anglaise à la grammaire acceptable. Alors les élèves pourront prendre leur cours.
    Bientôt la séance égyptienne est terminée. Les cerveaux des élèves sont morts. Becky pose l'arme du crime, la craie encore fumante des frottements sur le tableau. Le monstre, d'un pas lourd, se retourne. Avance, s'assied sur une table du premier rang. La table proteste vigoureusement, grince, bouge, plie d'un coté, semble sur le point de s'affaisser ; elle se reprend, et malgré le poids du cul majestueux qui la couvre dans sa presqu'entièreté elle résiste, s'arrête et même se redresse, doucement. Après trois balancements, elle arrive à une position d'équilibre précaire entre la résistance de ses pieds blessés et la loi de Newton en plein effort.
    Becky pose des questions. Les élèves, tentant de ne pas éclater de rire après avoir surveillé la table, ne peuvent répondre. D'autant plus que, durant le cours, ils regardaient les oiseaux dehors. Becky s'en aperçoit parfois, et réagit alors comme lorsqu'ils ne répondent pas : elle sort des ses gonds. Elle vire du rose foncé, les rides du coin de la bouche au nez s'enfoncent, les valises soulignant les yeux s'approfondissent. La bouche s'ouvre brusquement, elle vomit un flot de paroles étranges, d'une autre langue : le Beckyien. Il s'agit d'un langage difficile à comprendre, même pour les initiés. Une expression y revient souvent : un son étrange ressemblant à "stopguiguelingue". Il s'agit d'une expression intraduisible, ne connaissant aucun équivalent dans les langues humaines. Parfois aussi elle tente, par pur mimétisme, de parler en Français ; cela ressemble alors à "mékisonkonségos" ou à "késkejfouiciavexékon". Personne n'a jamais réussi à décoder ces hiéroglyphes oraux. Les élèves prennent l'air traumatisé de celui qui n'a rien fait et qui sait qu'il aurait du faire quelque chose : une expression maussade, ahurie, hilare et j'menfoutiste au possible. Parfois un élève réagi ; Becky change encore de couleur (peut-être est-elle apparentée au poulpe, dont elle a la consistance), vire au rouge vif de l'écrevisse. Elle crie. Réveille tout le lycée, qui éclate joyeusement de rire devant les cris de la bête blessée dans son orgueil. Elle vomit de nouveau un second flot de paroles hargneuses.
    Comme la plupart des animaux sauvages, Rébécca a ses têtes. Il y a des personnes qui pourraient faire n'importe quoi. Franck, par exemple. Il ne parle pas la même langue que Becky. Il est blond, il a les cheveux longs et bouclés. Issu du grand Nord Viking, il a subit une adaptation sans égale aux froids de ces latitudes polaires : une couche de graisse de deux centimètres lui protège le ventre et les cuisses, alors que le cerveau est aéré en permanence par deux orifices latéraux, dotés de pavillons décollés pour mieux capter le vent. Il est d'une espèce voisine de Amélie, mais celle-ci vient du Sud, d'Italie, aussi n'a-t-elle pas subi la même adaptation aux grands froids. Amélie et Franck peuvent dans le cours de Becky faire ce qu'ils veulent. Ils fabriquent des avions en papier ; Franck écrit des textes, Amélie fait des desseins. Jamais ils n'écoutent, et insultent Becky lorsqu'elle leur adresse la parole. Elle ne parle pas le Français, mais le comprend à peu près correctement ; cependant elle ignore les railleries de ces élèves.
    Il y a aussi des gens que, d'instinct, elle exècre. Ils sont pourtant tous de proches cousins d'Emilie ; Laure, par exemple, fait partie de ses amies. Toutefois, même lorsqu'elle pose une question pertinente, d'une voix posée, après avoir eu le doigt en l'air douze minutes en l'attente du bon vouloir de Becky, et dans une phrase d'une correction irréprochable, retentit à nouveau le "mékisonkoncégos". Rébécca décide de ne pas répondre, d'ignorer la question de Laure, car c'est Laure qui la pose. Peut-être aussi parfois parce qu'elle ne connaît pas la réponse.
    Et si, par un extraordinaire hasard, Franck et Laurence rendent la même copie lors d'une interrogation, ils pourra y avoir jusqu'à six points d'écart entre les deux notes...
    Une énigme scientifique concerne Becky : on ignore si elle est le dernier exemplaire d'une espèce en voie d'extinction, ou s'il existe d'autres Beckyiens. La première hypothèse serait bien entendu la meilleure pour la santé mentale de chacun.


Texte publié sans autorisation de Becky, car ja n'ai pas su résister à la tentation...
Caractères - Becky - par Franck Méé