Climatiseur
J'ai monté l'escalier. Silence. Les passionnés de religion marmonnaient, plus bas dans l'église, faisant face aux cierges et murmurant des paroles connues par coeur, avec une telle précision que le cerveau n'intervenait plus guère dans le mouvement de leurs lèvres. Je vous salue Marie, pleine de graisse etc... Moi, je montais tranquillement l'escalier. A genoux sur leurs prie-Dieu, occupés à négocier activement la guérison de la rougeole du petit dernier, avant Noël si possible, parce que sinon il ne pourra pas profiter du foie gras, il devrait être bon cette année, les bons catholiques ne m'entendirent pas monter au-dessus dans leur dos. Le repérage était bien fait. Comme toujours, en tout cas depuis que j'avais décidé de toujours le faire moi-même. Un repérage correct, c'est soixante pour cent du boulot de fait. Autant le soigner... En haut de l'escalier, j'ai sauté sur la corniche, aussi discrètement que possible. Un coup d'oeil en bas me confirma que, à part un qui s'était affalé sur son prie-Dieu sans attendre l'heure de partir, tous les fous du Seigneur étaient trop concentrés pour me prêter attention. Tant mieux : ne pas être remarqué, c'est vingt pour cent du boulot... Mon impression était bonne : les meutrières, du plus pur style gothique, ne possédaient pas de vitraux. L'air circulait comme il voulait dans la partie supérieure du bâtiment. Moi aussi. Je me suis faufilé dans l'une des ouvertures, poussant mon sac devant moi. Sur la corniche extérieure, où j'arrivai prudemment, les caryatides me cachaient à la vue des arrivants. Je m'accroupis derrière une vierge qui, la pauvre, tenait un gosse dans ses bras. Ce n'est pas que je n'aime pas les gosses. Lorsqu'ils sont silencieux, je tolère leur présence. Mais je ne supporte pas un gamin chialant. En général, quand un se met à pleurer dans mon environnement, il n'y a que trois solutions : soit je dégage, soit je trouve un Asimov ou un Heinlein à lire - avec ces deux-là, j'oublie tout -, soit je file des tartes au môme jusqu'au silence. Un gosse qui chiale, et je suis incapable de me contrôler ; un comble dans mon boulot... Je n'ai pas peur des incendies, j'ai été sortir des gens de voitures noyées, je suis resté de marbre face aux fusils, mais une gosse qui chiale...
Bon, pas tout ça, mais faudrait voir à se préparer... J'ai ouvert mon sac. Il ne contenait guère qu'une corde de quarante mètres - la hauteur approximative me séparant du sol -, un baudrier, un descendeur en huit. Et puis, bien sûr, les outils propres à mon travail. J'ai commencé par enfiler le baudrier. C'était un beau modèle, souple et confortable, mais qui était déjà virtuellement mort ; puisque, pour le retirer, je devrai taillader les sangles. Pas le temps de le défaire. Dommage, quand même, j'en étais content. La prochaine fois que j'irai dans un magasin Petzl, il faudra que je leur en prenne un autre. Puis, j'ai dévidé entièrement la corde. De soigneusement lovée, elle devint un tas de spaghettis sur le sol. Je ne connais pas d'autre moyen d'éviter les noeuds, et nombreux sont les grimpeurs qui partagent cet avis. Un noeud de cabestan, complété d'une demi-clef, vint fixer un bout de la corde au pied de pierre de Marie. Sur la place, ça commençait à s'agiter. Les services d'ordre vérifiaient les identités, sans aucune accréditation bien entendu ; mais le port d'une matraque et de quatre-vingt-quinze kilos de muscles donne au vigile moyen plus de pouvoir qu'à n'importe quel flic respectueux du droit. Pour l'instant, tout se passait bien ; c'est à peine si les gorilles matraquaient un maghrébin au hasard, de temps en temps. Soigneusement, j'ai vidé mon sac. Des tubes métalliques, voilà l'apparence de ce que j'en extrayai (permettez que j'invente un passé simple à ce verbe, j'en ai besoin) ; il est dix heures, tout va bien. Un coup d'oeil en bas. Mis à part quelques gauchistes à banderoles se faisant tabasser par les vigiles, rien à signaler.
J'avais déjà soigneusement nettoyé l'intérieur des tubes. J'y jetait quand même un coup d'oeil pour m'assurer de la propreté. Il n'y a rien de plus gênant qu'une poussière dans la belle mécanique. Mattie avait toujours insisté là-dessus, durant ma formation. "Un mauvais matériel, disait-elle, c'est soixante-dix pour cent des emmerdes". C'est peut-être elle, aussi, qui m'a donné cette habitude de décomposer en pourcentages... Et cette maniaquerie de faire soi-même les reconnaissances, de toujours faire attention à tout, et de ne rien faire qui n'ait été expressément demandé... "J'ai aimé un homme", m'avait-elle dit un soir, après que l'on ait arrosé, peut-être plus que de raison, ma première embauche. "C'est lui qui m'a tout appris, et il a été tué dans un moment d'improvisation. Rien - elle insistait lourdement sur le "rien" - ne doit être laissé au hasard". Puis elle s'est tue, je ne lui ai rien demandé, sachant très bien qu'elle me jetterait ; elle avait son caractère. Je n'ai jamais rien su d'autre à propos de son homme.
Visser les tubes les uns au bout des autres n'avait rien de compliqué. Ce fut rapidement fait. Le dernier tube, plus gros, plus court, je le vissai en dernier, afin de ne jamais avoir d'élément perdu. Puis je fixai la culasse, puis la crosse. Enfin, en dernier lieu, la lunette. "Surtout, ne retire jamais le cache, m'avait dit Mattie. Jamais avant. Les reflets, c'est quatre-vingt pour cent de chances de se faire repérer. Et se faire repérer, c'est la tôle garantie à cent pour cent."
La place commençait à se remplir sérieusement. Les vigiles avaient de plus en plus de choix de têtes à matraquer, et ne s'en privaient pas. On est facho ou on ne l'est pas... Eux avaient fait leur choix. Je jetai un oeil à mon harnais. Tout était en place. J'avais intérêt à ce que ce soit le cas... Quarante mètres, du pied de Marie au sol, en rappel ou en vol plané... Je n'avais pas envie de faire l'expérience. Le huit était en place, la corde et le harnais aussi, et j'avais mon couteau, sans qui je ne pourrais pas retirer le harnais dans des délais satisfaisants. Si Mattie me voyait là... Elle avait horreur des coups tordus. Une descente en rappel, au vu de chacun, avant un galop dans les rues de la ville... "Pas jouable", elle aurait dit. Mais un sujet comme celui-là, je n'aurais voulu le laisser à personne. Ça aussi, elle ne me le pardonnerait pas. "Ne pas se laisser prendre par ses sentiments, oublier ses opinions. Ce n'est pas parce qu'un sujet est belliciste, violent, vaniteux, fier, prétentieux, riche, fasciste et raciste que l'on doit courir dans des coups pourris pour se le faire. Les sentiments dans le boulot, c'est quatre-vingt pour cent de chances de s'oublier et de se faire choper". Même si, en plus, le sujet est malhonnête, voleur, roublard et agressif ?
Enfin, malgré tous ces bons principes, Mattie est morte. Il n'y a qu'un principe essentiel qu'elle ne m'ait pas appris : toujours en savoir plus sur ses commanditaires qu'ils n'en savent sur nous. Quand quelqu'un ne sait pas tout, on l'élimine après. Échapper au flics n'est pas le plus dur, échapper à ses amis l'est beaucoup plus... Mattie en a fait l'expérience. "Au fait, Mattie, c'est quoi, ton nom ?" "Pour toi, c'est Mattie. Un bon principe : n'hésite pas à prendre autant de pseudos que nécessaire. Voire un peu plus... Il n'y a qu'un homme qui m'ait appelée par mon vrai nom. Il est mort. Point final." Cela a clos la discussion. Était-ce le même qui avait fait ses "moments d'improvisation" ?
Toujours, depuis mon premier emploi, j'ai tenu à en savoir autant que possible. Certains disent que c'est un mauvais principe que de jouer les curieux ; en ce qui me concerne, cela m'a déjà sauvé la vie, et je reste convaincu qu'il vaut mieux faire des conneries en connaissance de cause.
Une dernière fois, j'ai vérifié mon outil. Il était propre. J'ai, pour la dixième fois au moins, effacé les empreintes. Il n'est pas évident de courir dans la rue avec un fusil d'assaut à la main, aussi avais-je décidé d'abandonner mon compagnon, comme n'importe quel Français moyen partant en vacances abandonne son chien, son chat, sa belle-mère ou ses enfants. Et il n'est jamais bon de laisser derrière soi une arme pleine d'empreintes digitales. Perdre un cheveu dans la bataille permet parfois aux scientifiques de retrouver quelqu'un ; il vaut donc mieux éviter de laisser en place des trucs aussi évidents que des traces de doigts. N'importe quel criminel sait cela, depuis le gosse de treize ans qui va voler les sacs des vieilles.
La place était maintenant remplie. Dans quelques instants, la cible allait arriver, fière, vaniteuse et sûre d'elle. Quatre minutes plus tard, le cortège grimperait les marches du perron ; encore deux minutes et le centre d'attention des personnes environnantes serait percé d'un trou rond, de treize millimètres à l'entrée, et d'environ trois centimètres à la sortie, formé par un bout de métal envoyé à trois cent quatre-vingts mètres par seconde. C'était la première fois que je faisais un travail en rapport avec la politique. En règle générale, c'est plutôt les financiers qui nous embauchent. Les affaires de sous valent plus que les affaires humaines. Il est rare de faire des assassinats. En général, on préfère l'accident. Environ soixante pour cent des morts accidentelles des P-DG ne sont accidentelles que pour certains. Il faut soit être très maladroit, soit être pressé par le temps, pour que l'on assiste à des meurtres directs comme ceux des Kennedy, de Giovanni Falcone, ou de Yann Piat. "Tu as une idée du nombre que nous sommes ?", m'avait un jour demandé Mattie. "Non". "En France, il y a six cent mille 'climatiseurs'. Dont dix mille qui n'appartiennent pas à l'armée." "Climatiseurs ?" "C'est un surnom que certains nous donnent." "Pourquoi ?" "A quoi sert un climatiseur ?" "A rafraîchir l'air." J'ai hésité un instant, puis ajouté : "Ou la viande. D'accord..." Depuis, la situation avait un peu évolué. Avec le retour de la croissance économique et de la liberté de réduire le prolétaire en esclavage pour un salaire de misère, la concurrence s'était faite rude entre ceux qui avaient de l'argent, ceux qui voulaient en avoir, et ceux - les plus nombreux - qui appartenaient aux deux catégories. Aussi les accidents de la route devenaient-ils plus courants, les voitures au GPL aidant particulièrement les opérations par voie automobile. D'après les dernières estimations de mon employeur habituel, on dénombrait en France près de douze mille tueurs à gages, sans compter ceux qu'emploie l'Etat en leur donnant le statut de militaires. Dans le monde, le nombre de tueurs professionnels restait rigoureusement inconnu, tant maffias et yakusas gardaient secrètes leurs troupes. Une estimation valable serait aux alentours du million d'hommes... Certains parlent de dix fois plus.
La limousine a pénétré sur la place. Accompagnée comme il se doit d'un troupeau de flics et de gardes du corps, car l'on ne crée pas un culte de la personnalité et de la paranoïa sans en venir à ces extrémités. Pour une fois, monsieur Parano Ier n'avait pas trop exagéré les risques... Lorsqu'il descendit de son tank, pardon, de sa voiture, il y eut deux mouvements dans la foule. D'un coté, l'on entamait la Marseillaise, tandis que de l'autre on scandait Imagine. Je me sentais plus proche, dans mes idées, des derniers que des premiers. Comme de nombreux 'climatiseurs', je n'aime guère la violence gratuite. C'est là que réside la différence principale entre un tueur et un mercenaire : l'un va faire un métier, l'autre une boucherie. L'un va tuer par profession, l'autre par plaisir. L'un va respecter un certain code, l'autre massacrer aveuglément. Mattie m'avait donné le goût du travail bien fait. Il existe mille et une façons de tuer quelqu'un ; parmi celles-ci, quelques-unes sont indolores, et l'immenses majorité s'accompagne de souffrances. Je n'ai jamais aimé faire souffrir. Dans les morts les moins douloureuses, on trouve l'empoisonnement, totalement indolore si les produits sont biens choisis ; la guillotine qui, semble-t-il, entraîne une mort presque instantanée ; la chaise électrique qui détruit instantanément les neurones - lorsqu'elle marche ; la balle dans la tête. Au hit-parade des morts douloureuses, l'écorchage, l'incendie, la noyade, le couteau dans l'abdomen, la soif. J'ai toujours privilégié la balle, qui procure une mort rapide et de qualité, même si elle détériore un peu l'apparence physique.
Sa majesté Facho II monta l'escalier, d'un pas assuré malgré la large bedaine qui retombait par-dessus sa ceinture. Arrivé en haut, il se retourna vers la foule, devant l'estrade. Les adeptes de la Marseillaise se turent pour écouter leur Grand Maître, tandis que les autres, après être venus à bout de la chanson de Lennon, attaquaient à grand renfort de hurlements La bête est revenue. Le monstre tendit les bras en avant, à la manière d'un Hitler de bas étage. La foule hurla, d'un même souffle, qui sonnait joyeux d'un coté mais agressif de l'autre.
Un jour, j'avais été confronté à ce problème. Le problème que représente l'incitation, même innocente - mais, ici, l'était-elle ? - au racisme. Contrairement à ce que beaucoup croient, le fait d'avoir une activité comme la mienne n'empêche pas d'avoir des relations. J'ai même une compagne. Je ne vous dirai pas son nom, car elle connaît mon travail ; c'est la raison même pour laquelle je ne vous dis pas le mien. Or, je l'ai rencontrée lors d'un voyage au Japon. Ce qui fait que, assez logiquement somme toute, sa peau est d'un ocre clair tout à fait charmant, ses yeux bridés s'étendent sur ses tempes, son nez fin est aplati, ses pommettes sont saillantes et son visage large. Pour résumer, c'est un produit typique des gènes japonais. Le jour même de notre retour au pays des Droits de l'Homme, nous nous sommes faits agresser par un neo-nazi tondu, tout de croix gammées tatoué, qui nous affirma que "Qu'est-ce que c'est encore que ce citron qui vient nous envahir, on va pas les faire chier sur la muraille de Chine, va t'faire foutre salope, retourne chez toi, va bouffer ton poisson cru et laisse-nous vivre tranquille". Mon amie, grande amatrice de plats français et italiens, ne trouva pas grand-chose à répondre, jusqu'à ce que les actes du personnage deviennent vraiment déplacés : sortant un couteau de sa poche, il voulut nous "faire un tatouage à l'afro", selon son expression. Il n'en eut guère le temps. Après un long vol plané par-dessus des poubelles, qui lui confirma qu'il n'était pas prudent de s'attaquer à une adepte du Ju-Jitsu, il voulut s'en prendre à moi et finit avec son propre couteau dans le ventre. Lorsque l'ambulance arriva, on avait déjà trouvé sur lui, outre les adresses Internet d'une bonne dizaine de sites négationnistes, une carte du groupuscule neo-nazi "FAF", dont le grand gourou se trouvait en ce moment dans ma ligne de mire.
La cible, après la fin du premier couplet de Marseillaise, avait attaqué son discours. Le même que d'habitude, au mot près : gouvernement de vendus, invasion étrangère, et concluait par le raisonnement suivant : en éliminant six millions de personnes d'origine étrangère, on donnait du travail à nos trois millions de chômeurs.
J'avais épaulé, et suivait son discours dans le viseur. "Va être temps", pensai-je. Je pris mon souffle, bloquai ma respiration, oubliai le fusil, l'église, tout l'environnement, pour être le fusil. Je plaçai mon index sur la détente, relevai le point visé d'une dizaine de centimètres pour corriger la distance. Puis, bien calé, je laissai tout doucement mon doigt grossir sur la gachette. Sans appuyer, attendant le tir. Une secousse dans l'épaule m'informa qu'un bout de métal poli était parti à près de quatre cents mètres à la seconde. |