Politicien honnête

Mes chers concitoyens,
Vous m'avez élu il y a maintenant huit ans.
Vous m'avez élu sur un programme social et écologique important.
Aussi, j'ai fait nationaliser quelques grandes entreprises.
J'ai interdit aux patrons d'annualiser les temps de travail.
J'ai obligé les entreprises à fixer des horaires stables pour tous leurs employés, à assurer une progression des salaires au moins équivalente celle des prix, à payer huit heures pour six nocturnes, à respecter les employés.
J'ai taxé les robots pour aider ceux d'entre vous qui étaient renvoyés pour laisser leur place à des machines.
J'ai interdit au patronat de mettre les mains dans les questions de santé publique, de retraite, de solidarité.
J'ai fait des coupes franches dans le budget de l'état pour libérer les moyens d'aider les pauvres.
J'ai fait comme Robin des bois, taxant les riches pour aider les pauvres, prenant à Seillère ce que je donnais au clochard de ma rue.
J'ai limité les salaires des politiciens, réduisant par cela les dépenses de l'�at dans des proportions spectaculaires.
J'ai interdit le cumul des mandats, de tous les mandats, pour assurer à chacun que ses élus l'entendraient.
J'ai étendu le droit de vote à tous ceux qui résidaient sur le territoire, j'ai facilité l'accession à la nationalité de notre pays.
J'ai fait aménager les cités, j'ai aidé rebelles et représentants de l'ordre à s'entendre, et les banlieues sont calmes, deviennent des lieux de vie, les voitures peuvent passer une nuit sur un parking sans risquer un incendie.
J'ai imposé une éducation aux principales religions à l'école, et vos enfants commencent à comprendre qu'il est possible de s'entendre avec celui-là même qui n'a pas la même couleur, ni les mêmes idées.
J'ai accordé la majorité dès seize ans, j'ai facilité l'accession à l'émancipation pour ceux qui en avaient besoin.
J'ai mis en place, dès l'école primaire, des cours plus pratiques concernant la sexualité, et vos filles de treize ans ne sont presque plus jamais enceintes.
J'ai libéré les problèmes sexuels des enfants, en leur donnant des personnes spécialement formées pour les informer, en discuter avec eux, et pour éventuellement leur permettre de s'affranchir de leurs parents.
J'ai redonné aux jeunes le goût à la politique, ils s'intéressent de nouveau aux affaires du pays, veulent participer à une société qui soit la leur, et nous plus un moule imposé par leurs parents.
J'ai interdit la fabrication d'armes sur le territoire, j'ai interdit le port et la possession d'armes en ordre de marche, j'ai désarmé nos policiers, et les bavures ont disparu.
J'ai redonné aux juges un statut digne de ce nom, j'ai obligé les jugements à être rendu par plusieurs personnes, j'ai redonné son indépendance perdue à la justice, et les erreurs judiciaires sont désormais dans nos livres d'histoire.
J'ai imposé à l'école un apprentissage plus pratique de l'histoire, non plus pour apprendre des dates par coeur, mais pour réfléchir sur ce qui s'est passé il y a des années et en tirer des enseignements.
J'ai imposé un programme de variété, pour obliger les esprits les plus obtus à s'ouvrir aux autres.
J'ai interdit toute forme de prosélytisme, tout en obligeant chacun à respecter croyances et lieux de cultes de son voisin.
J'ai instauré la première véritable politique de pollueur-payeur, et l'air est subitement devenu plus respirable, les marées noires sont des souvenirs lointains, les grands argentiers ont, contraints et forcés, diminué leurs rejets dans l'atmosphère, dans les rivières.
J'ai fait interdire la circulation automobile en centre-ville, et vos rues sont devenues plus colorées, plus libres, et les vélos, les patins à roulettes, les trottinettes, les piétons, ont repris possession de leur espace vital.
J'ai fait baisser le prix de l'eau, tout en l'obligeant à plus de pureté.
J'ai interdit les coupes stupides d'arbres, et obligé à toujours replanter les essences naturellement présentes, et non plus celles qui devaient être rentables.
J'ai fait détruire les bâtiments hideux qui défiguraient nos campagnes, créé des chartes d'esthétique paysagère.
J'ai encouragé les paysans à faire de la petite culture de qualité plutôt que de la culture à l'hectare bourrée d'engrais.
J'ai fait renaître chez vos enfants le goût des bonnes choses, simplement en créant pour les cantines une charte de qualité obligatoire.
J'ai aidé les petites gens à vivre mieux, sans pour autant sacrifier leur vie au travail.
J'ai obligé les patrons à acheter plus cher, sans les laisser augmenter leurs prix de vente.

Vous m'avez reproché d'avoir fait baisser les bénéfices des grandes entreprises.
Vous qui étiez gavés de stock-options, vous avez manifesté parce que la bourse baissait, parce que les entreprises, sans tourner à perte, ne faisaient plus autant de bénéfices.
Vous m'avez reproché d'avoir causé la chute des actions et de l'actionnariat.
Vous, riches, m'avez reproché de prendre une partie de votre argent excessif pour le redistribuer aux plus pauvres.
Vous, pauvres, m'avez reproché de rémunérer ceux qui n'avaient pas de travail.
Vous, patrons, m'avez accusé de chercher à saborder les entreprises.
Vous m'avez traité de rétrograde lorsque je disais que la santé publique ne devait pas forcément être rentable.
Vous m'avez traité de communiste, et pour vous c'était une insulte, lorsque j'ai dit que la société devait prendre soin de ses composants, et que c'était donc à l'État de venir en aide aux plus démunis.
Vous m'avez accusé de chercher à détruire l'image de marque du pays en refusant de fournir une limousine avec chauffeur à chaque ministre.
Vous m'avez accusé de vouloir métisser nos enfants en accordant le droit de vote et la nationalité aux résidants, et non plus aux liens de sang, de vouloir détruire l'unité du pays.
Vous m'avez reproché de mettre de l'argent dans les banlieues, arguant que "ces gens-là" étaient des cas désespérés.
Vous avez affirmé qu'un jeune de seize ans n'était pas assez responsable, ou pas assez intelligent, pour voter.
Vous m'avez accusé de vouloir détruire la cellule familiale en facilitant l'émancipation et en donnant à vos enfants l'impression qu'ils avaient droit à la liberté que vous leur refusiez.
Vous m'avez taxé d'irrespect vis-à-vis de vos propres religions, tandis que je ne voulais qu'apprendre à vos enfants le respect des autres.
Vous m'avez accusé de pousser vos enfants au stupre, à la fornication, tandis que je cherchais à leur apprendre à éviter des vies brisées par une grossesse non désirée ou une maladie.
Vous m'avez taxé de démagogie lorsque j'ai prétendu rendre leur indépendance aux juges.
Vous m'avez prétendu fou lorsque j'ai décidé de désarmer les policiers, de dissoudre l'armée.
Vous avez ri lorsque j'ai interdit la fabrication d'armes, prétendant qu'il suffirait d'aller se fournir à l'étranger, et vous m'avez hué lorsque j'ai interdit la possession d'armes, prétendant que cela ne changerait rien à la sécurité des gens.
Vous m'avez reproché d'apprendre à vos enfants l'ouverture à l'autre, sous prétexte que cela ne leur donnerait pas un travail.
Certains d'entre vous m'ont reproché de donner libre cours au darwinisme, à l'évolutionnisme, de donner tout le temps à l'enseignement de l'holocauste alors que, selon eux, mille choses plus utiles auraient été mieux venues, comme des cours d'économie appliquée.
Vous m'avez reproché de donner aux autres, à ceux qui n'avaient pas vos idées, la possibilité et le droit d'avoir leurs propres croyances, tandis que vous me reprochiez de refuser désormais que l'État paye pour vos églises.
Vous m'avez accusé de vouloir couler les entreprises pétrolières en interdisant leurs émissions polluantes, de même que les industries chimiques, métallurgiques et j'en passe.
Vous m'avez reproché de vous avoir obligés à faire cent mètres sans voiture entre l'arrêt de bus et votre logement, de vous encourager à faire du vélo, de vous obliger à vous passer de l'automobile.
Vous m'avez accusé de bloquer la libre entreprise rurale en interdisant la construction de bunkers de verre et d'acier au milieu d'un paysage de prés paisibles.
Vous m'avez reproché l'augmentation légère du prix des fruits, corollaire de l'amélioration sensible de leur qualité.
Vous m'avez reproché de limiter la liberté des entreprises.

Bref, vous m'avez élu sur un programme social, et vous me reprochez de ne pas avoir appliqué un programme libéral.

En matière de politique extérieure, j'ai essayé, sérieusement, je me suis impliqué dans la paix.
J'ai montré l'exemple en interdisant chez nous la fabrication d'armes, de mines, et de tout objet dont le but premier est de tuer sans intérêt.
J'ai été à Belfast, à Jérusalem, à Hong-Kong, dans le sud des États-Unis, partout où, sur Terre, l'on se battait pour des idées dont même le fondement était douteux.
J'ai tenté, longtemps, avec acharnement, de convaincre catholiques et protestants que ce n'était pas en ensanglantant l'Ulster qu'ils allaient résoudre les problèmes de leur vie.
Je me suis impliqué pour tenter de faire comprendre aux musulmans et aux juifs qu'ils pouvaient prier ensemble, au même endroit, des dieux différents.
J'ai pioché des exemples, partout, j'ai cité mon village, où protestants et catholiques cohabitent sans problème, j'ai mis en évidence la cohabitation réussie du bouddhisme et du shintoïsme au Japon, si réussie que la moitié des Japonais se revendiquent simultanément des deux religions.
J'ai montré des cas d'intelligence où chacun arrivait, sinon à aimer tout le monde, tout au moins à le tolérer et à l'accepter.
J'ai expliqué comment l'on pouvait, lorsque l'on ne peut pas vivre les uns avec les autres, vivre les uns à coté des autres, plutôt que les uns contre les autres.

Les Irlandais continuent à se tuer en buvant de la bière, ceux-là même qui, hier, m'écoutaient en hochant la tête et en me disant que j'avais raison.
Les habitants de Jérusalem, qui m'avaient juré sur la Thora et le Coran qu'ils allaient y mettre du leur, ont repris leurs combats dès que j'ai eu tourné le dos.
Ces gens-là qui affirmaient leur bonne volonté continuaient dans le même temps à se combattre par derrière.
Ils ont écouté mes explications, m'ont affirmé avoir compris, et ont prouvé être trop stupides pour cela.

Aujourd'hui, je suis las.
Tout simplement, tout bêtement las.
L'humanité dans son ensemble a perdu sa capacité à vivre intelligemment lorsqu'elle a montré les premières prémices d'intelligence.
Quelques-uns, rares, tentent réellement d'oeuvrer pour l'humanité, pour le bien du peuple, des peuples.
Quelques-uns écoutent les citoyens qui les ont élus, appliquent sérieusement un programme destiné à améliorer la vie de chacun.
Ceux-là, vous les raillez.
Vous les traitez d'idéalistes, de communistes, d'utopistes.
Vous les appelez fous, vous les méprisez parce qu'ils ont le culot d'espérer quand vous avez abandonné, de croire encore en la paix alors que vous ne croyez plus qu'en une guerre sourde et lointaine.
Vous montrez votre hypocrisie, les félicitant de leurs idées et leur assurant votre soutien tout en rejetant violemment leur action.
Vous vous plaigniez de l'immobilisme maladif de mes prédécesseurs, de leur corruption, de leur incapacité à prendre un véritable décision, et vous me critiquez pour ne pas avoir leurs défauts.

Je le répète encore, je suis las.

Aujourd'hui, j'ai abandonné tout espoir d'arriver un jour à ce que l'humanité arrive un jour à vivre en paix, sans s'entre-tuer.
Aujourd'hui, je n'ai plus qu'un espoir : c'est de permettre à d'autres espèces animales ou végétales de prendre leur destin en main, ou en patte. Les débarrasser du joug du singe bipède, doté d'un cerveau par une erreur de la nature, et dont le seul et unique objectif, au cours des âges, a été l'extermination des autres, et de lui-même.
Aujourd'hui, vous le savez, on dispose de la possibilité de détruire la planète en quelques secondes, grâce au concours de nos merveilleuses créations, seule chose remarquable qu'ait créée l'humanité en huit millions d'années.
Vous le savez, tout est désormais entièrement automatique.
J'ai programmé moi-même les armes que l'on prévoyait d'utiliser contre les autres, et elles vont aujourd'hui servir.
Je vais appuyer sur ce poussoir et, dans les cinq minutes, les grandes zones de population humaine seront détruites. Ce sera peut-être l'apocalypse de certaines de vos religions, ce sera simplement la fin d'une dictature pour les autres : la dictature de l'humanité sur terre, la dictature de la stupidité sur la nature.
Dans cinq minutes, un des dictateurs mettra lui-même fin à une dictature qui n'a que trop duré.
Les raffineries, les centrales électriques, les grandes usines, les villes, tout ce qui fait l'humanité sera détruit, pour laisser place à un désert dont, je leur fais confiance, plantes et animaux sauront tirer profit.

(29/10/2000)


Politicien honnête - par Franck Mée