31 décembre 2011

Le trône de fer

herisson26 à 23:39 — Filed under: Cinéma et télé,dépasse les espoirsUn commentaire

de David Benioff et Daniel Weiss, depuis 2011, ****

Être un grand soldat fait-il de vous un grand roi ? On peut en douter, quand on voit l’état de délabrement physique et moral de Robert Baratheon, roi des sept royaumes du continent ouest. Isolé dans une cour où règnent les complots, il fait venir un vieil ami, Eddard Stark, pour être sa « main », l’exécuteur des ordres royaux. Loyal, attaché à l’honneur, à la droiture et à la justice, celui-ci semble mal barré pour s’imposer à la cour, tandis qu’un long hiver s’annonce au nord et que les héritiers de l’ancien roi, exilés sur le continent est, complotent leur retour…

Bon, Le trône de fer (distribué parfois sous son titre original, Game of thrones) est, disons-le, bien fouillis. Il faut largement la moitié de la première saison pour mettre en place les nombreux personnages, leurs relations complexes et fluctuantes et leurs caractères instables. C’est la force d’une série où les personnages vraiment positifs ne sont pas nombreux — on pourrait noter les enfants derniers-nés d’Eddard, mais ce serait oublier que l’une a un caractère particulièrement belliqueux et que l’autre ne manque pas d’arrogance avant de tomber d’une tour — et où tout est en demi-teintes, de trahisons plus ou moins attendues en surprenantes crises de loyauté. Il faut donc un peu s’accrocher pour suivre ce qu’il se passe, les nombreuses histoires parallèles et leurs multiples collisions.

Mais la série a aussi d’autres grandes qualités. Les acteurs tout d’abord, outre qu’ils ont des accents britanniques qui changent agréablement du new-yorkais standard habituel dans les séries américaines, ont aussi des attitudes et des jeux qui changent agréablement du formatage de l’actor’s studio. Leur sobriété générale et leur introversion collent parfaitement à l’ambiance noire, dure et déprimée de la série et à la froide détermination de leurs personnages, qui sont rarement de grands émotifs.

On peut dire la même chose de la photo et des décors, qui collent à la température et à l’ambiance : la saleté omniprésente presque jusqu’à la cour, les jeux de lumières chaudes ou froides soulignant un climat désertique ou scandinave, tout est raccord avec le propos.

La réalisation, de même, se veut réaliste : le sang est un truc épais et poisseux qui gicle ou colle, les plaies peuvent grouiller de vermines et les héros sont tristes et fatigués après une bataille. Et quelle que soit l’élégante grande gueule d’un personnage, quelques jours dans un cachot lui feront à la fois fermer son clapet et perdre son brushing.

Au global, même si certains retournements sont un peu prévisibles et même si l’on aurait pu apprécier une psychologie un peu plus creusée, Le trône de fer se tient fort près de l’inattaquable lorsqu’il s’agit de dépeindre des gens honorables ou arrivistes, effrayés ou téméraires, mâles ou femelles, brefs, humains ou humains. Il y a cependant une faiblesse inhabituelle : une mise en place très longue, qui semble en fait s’étendre sur l’ensemble de la première saison, de sorte que celle-ci se termine au moment où les énigmes en cours sont le plus épaisses, où l’ambiance est la plus tendue et où l’on veut le plus voir la suite. La frustration qui en résulte est proportionnelle à l’intérêt que les auteurs ont bâti, et j’avoue me demander si je ne risque pas de bouder la deuxième saison juste parce que je n’aime pas être ainsi coupé en plein élan.

En somme, David, Daniel, vous êtes de très belles allumeuses.

A dangerous method

herisson26 à 14:09 — Filed under: Cinéma et télé,dépasse les espoirsPas de commentaire

de David Cronenberg, 2011, ****

C’est l’interdit majeur de la psychanalyse : céder au transfert, mécanisme par lequel un patient reporte sur son analyste ses pulsions primaires. Sigmund Freud l’a dit, certains l’ont remis en question… Carl Jung, pourtant fidèle disciple de Freud, cède : Sabina Spielrein, patiente souffrant d’hystérie mais aussi jeune femme élégante, cultivée et intéressée par la psychologie, devient sa maîtresse.

Le résultat de cette liaison, c’est un grand bordel dans le monde encore restreint de la psychanalyse : Spielrein, en tant qu’analyste, remet en question certaines théories de l’époque, en soulignant la destruction du Moi lorsqu’il se fond dans un couple et en mettant à jour les prémices de la pulsion de mort ; en tant que maîtresse abandonnée, elle met à bas la relation entre Jung et Freud, poussant celui-là à développer ses propres théories et à les confronter à celles de celui-ci.

Un siècle plus tard, c’est l’occasion pour Cronenberg de pondre un film bizarre, très analytique, très symbolique, où les relations Freud-Jung-Spielrein sont revisitées sous les angles hiérarchiques, égocentriques et filiaux. Aucun des trois n’est présenté sous un jour sympathique, chacun cherchant à prendre l’ascendant sur l’autre et y parvenant parfois brutalement. Les acteurs sont évidemment irréprochables, même si je suis un peu déçu par le tour caricatural de l’hystérie initiale de Spielrein — c’est hélas volontaire —, et leurs interprétations dont une force manifeste lorsqu’il s’agit de mimer simultanément manifestation consciente et pulsion sous-jacente.

On peut reprocher à A dangerous method quelques langueurs occasionnelles. On peut aussi le trouver exigeant, limite éreintant pour le spectateur : en plongeant dans la psyché de ses personnages, Cronenberg confronte quelque part l’inconscient de celui-ci. Mieux vaut être prévenu : ce n’est pas une comédie, ni un film d’action, et s’il a absolument quelque chose du thriller psychologique, c’est d’une manière totalement originale qui implique radicalement le spectateur. On gagnera donc à avoir quelques notions de psychologie et de symbolique avant d’entrer dans la salle…

C’est donc un film passionnant par l’histoire qu’il raconte, mais aussi par ce à quoi il peut renvoyer ; n’hésitez d’ailleurs pas à regarder autour de vous les réactions des gens…

Mais il est difficile de le qualifier de « distraction », tant il peut susciter une réflexion et demander une longue digestion.

Plaidoyer pour un retour à l’esclavage

herisson26 à 13:14 — Filed under: Air du temps,Prise de courgePas de commentaire

Désolé, j’ai pas pu résister à un titre un peu provoc’. Mais il cache une véritable réflexion : l’esclavage ne serait-il pas une solution d’avenir ?

Bien entendu, je ne parle pas de réduire une partie de l’humanité en esclavage. L’idée est tentante, mais un peu trop inique pour être appliquée paisiblement.

Cependant, nous avons tout, aujourd’hui, pour rebâtir une civilisation d’esclavage, comme elle a pu exister brièvement çà et là, en particulier dans l’antiquité et au moyen-âge (période qui s’étend jusqu’à nos jours dans certains pays…).

Je m’explique.

La caractéristique d’une civilisation d’esclavage est la dévalorisation des tâches manuelles. Le travail physique, chez les anciens Grecs, chez les Romains ou chez les colons américains, était une tâche vile, indigne de personnes éduquées. Il était donc confié à des outils ; en l’absence d’outils artificiels, on réduisait à cette qualité les humains de tribus conquises, ce qu’on appelait des esclaves. Et comme tout outil, un esclave pouvait être vendu ou détruit par son propriétaire, avec cette petite particularité que le détruire de manière particulièrement tordue pouvait inciter les autres outils à mieux travailler (ah, s’il suffisait d’exécuter une scie sauteuse pour que les autres deviennent plus efficaces !)… ou à se révolter, c’est vrai.

Le propriétaire d’esclaves déléguait donc les tâches physiques, mais aussi de manière générale les travaux chiants : surveillance du travail, intendance, etc. L’omniprésence d’esclaves et la possibilité d’avoir quelques esclaves éduqués pour planifier le travail des autres donnait au maître la possibilité de se concentrer sur les tâches intellectuelles… ou les orgies, selon ses goûts.

Avec la fin, ou la réduction drastique, de l’esclavage, nous avons dû adopter une civilisation différente, que l’on pourrait appeler productiviste. Dans celle-ci, chacun doit travailler pour assurer sa subsistance : quand le travail de dix esclaves permettait de nourrir un maître, l’égalité entre hommes libres ne justifie plus que dix travaillent à nourrir le onzième. L’oisif est donc mal vu, en ce qu’il essaie de profiter du travail des autres dans des conditions où le rapport entre produit et travail n’est pas suffisant pour le nourrir confortablement.

Avec l’accroissement de ce rapport produit / travail, la situation a un peu évolué, et nous avons vu apparaître tout un tas de situations où la masse des travailleurs nourrit des oisifs : ce fut la fin du travail des enfants et des vieillards, mais aussi le début des congés payés et des RTT et, dans un registre plus négatif, de la bourgeoisie et du patronat.

Pourtant, nous avons gardé ce fond judéo-chrétien de merde, « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (je ferai un jour un billet expliquant à quel point, selon moi, la religion du livre a contrarié l’évolution de l’humanité). Le travail reste valorisé, non seulement par ceux qui profitent de celui des autres (les grands patrons adorent que les ouvriers travaillent), mais aussi par ceux qui en souffrent eux-mêmes et qui jalousent ceux qui y échappent (les ouvriers rêvent de mettre les grands patrons au boulot).

Le symptôme criant de cet archaïsme, c’est la première préoccupation actuelle des Français d’après les derniers sondages : le chômage. Ils voudraient tous, semble-t-il, que les hommes politiques et l’État garantissent un retour rapide à l’emploi.

Archaïsme, ai-je écrit. Oui.

Parce que ce réflexe, logique et cohérent dans une civilisation où il faut beaucoup de travail pour un maigre produit, n’est plus du tout adapté à la réalité de la vie actuelle : aujourd’hui, nous produisons une quantité extraordinaire de n’importe quoi avec un travail minime.

Ceci est un résultat logique de la mécanisation, puis de l’informatisation. Aujourd’hui, une usine pourrait quasiment fonctionner sans ouvriers, sans aucun travail manuel : un robot et un ordinateur savent assembler, souder, peindre, laminer, mettre en forme, construire, planifier, gérer un stock, transporter même — un avion peut voler quasiment de la mise des gaz à l’arrivée au parking sans aucune intervention humaine, les trains automatiques sont des réalités y compris sur des réseaux plus complexes que la ligne 14, et la voiture 100% automatique serait en vente depuis longtemps si on n’avait pas encore un peu de mal à gérer les incohérences comportementales des conducteurs humains.

Si l’on se concentre sur la nourriture : régulation de température et d’hygrométrie, contrôle de la qualité des sols, plantage de semences, contrôle de maturité, cueillette ou arrachage, emballage et transport sont potentiellement automatisables. L’entretien des robots peut être lui-même confié à des robots et l’intervention humaine réduite aux visites des collégiens pour leur donner envie de devenir ingénieurs.

Bref, nous avons tout, aujourd’hui, pour revenir à l’esclavage, les robots devenant nos esclaves de base et les ordinateurs nos esclaves éduqués, vous savez, les contremaîtres qui surveillaient les autres esclaves. Nous n’avons pas à maintenir une activité productive de l’humain.

Nous sommes dans une situation dont le paradoxe ne cesse de me frapper : nous avons recréé des esclaves, plus puissants, plus performants, plus fiables qu’ils ne l’ont jamais été. Nous avons toutes les bases pour abandonner ou réduire drastiquement le travail contraint et nous concentrer sur des activités plus intéressantes — découvrir le monde, comprendre la mécanique de l’univers, faire avancer la philosophie, cultiver une activité artistique, ou plus prosaïquement boire et forniquer, selon notre niveau de curiosité et d’intelligence.

Mais cet esclavage-ci, nous le rejetons comme jamais nous n’avons rejeté l’esclavage traditionnel, alors même qu’il ne pose aucun problème éthique (du moins tant que les robots ne rêveront pas). Et nous restons attachés à notre travail comme si notre vie en dépendait ; nous poussons le vice jusqu’à perpétuer une civilisation où, effectivement, notre vie dépend de notre travail, alors même que plus rien ne justifie cette dépendance.

25 décembre 2011

Terra nova

herisson26 à 23:18 — Filed under: Cinéma et télé,fréquentablePas de commentaire

de Craig Silverstein et Kelly Marcel, depuis 2011, ***

Quitter définitivement un monde moribond pour une terre vierge, ça vous tente ? C’est ce qui est proposé à quelques centaines de colons, lorsqu’une faille spatio-temporelle est découverte. Ils sont ainsi envoyés, par groupes successifs, sur Terre, mais en plein crétacé. Pour la dixième vague d’immigration, le Elizabeth Shannon, médecin, est envoyée avec ses deux aînés. Son mari, ex-flic en taule, et leur benjamine passent aussi, clandestinement.

Terra nova est somme toute une série assez classique, reprenant les grandes lignes inévitables des histoires de colons : l’organisation militaire et son officier charismatique, le groupe dissident qui va avec, la survie sur la frontière (avec des dinosaures à la place des ours et des pumas)… C’est La conquête de l’Ouest, Jurassic park, la seconde saison de Jeremiah, un petit quelque chose de Nausicaa de la vallée du vent peut-être.

Il y a aussi un fil rouge en forme de complot néo-libéral manipulant les rebelles, qui rappellera volontiers Aux frontières du réel ou Lost, mais sans être trop envahissant et avec un vrai fond critique (qui ne sentira pas les marées noires d’Exxon et Total derrière cette entreprise ?).

On ne passe pas à côté de douze tonnes de clichés un peu lourds (les relations pères-fils, le nouveau venu aux limites de la loi qui va curieusement devenir l’ami d’un militaire droit comme un I, le barman à moitié honnête qui magouille avec tout le monde et sait tout sur tout, la traîtrise qui vient « d’où on ne l’attend pas », tout ça…), mais l’ensemble des personnages est assez bien tracé et ne manque pas d’ambiguïtés : à ce niveau, on trouve un certain charme, même si l’on peut s’étonner que, si les enfants doivent grandir vite à Terra Nova (comme c’est dit dans le premier épisode), ils continuent à se comporter et à être traités comme des adolescents…

On sera plus critique avec les absurdités techniques, que j’ai toujours du mal à admettre dans une histoire de science–fiction : il faut des bases un minimum crédibles dans ce genre. Comment imaginer que des gens qui viennent d’une civilisation avancée (le point de départ est l’an 2149) pour s’installer dans une terre à défricher y amènent des véhicules blindés, mais aucun avion ? Si une Jeep passe dans une faille temporelle, un Cessna passe aussi, et c’est largement aussi pratique pour explorer une planète largement couverte de forêts… Et les militaires ont des détecteurs calorifiques pour repérer des animaux dans les arbres à plusieurs kilomètres, mais quand ils cherchent quelqu’un de nuit, ils font ça à l’œil nu ? Et quand on fait une salle souterraine blindée, on prévoit un mécanisme d’ouverture manuelle de la porte accessible de l’extérieur, mais pas de l’intérieur ?

Sur le plan symbolique, il est difficile de choisir : Terra nova est-elle une parabole sur la terre promise judéo-chrétienne, un manifeste écolo, une critique du capitalisme ou une relecture de la colonisation américano-australienne ? On oscille entre plusieurs aspects, et ça peut être assez perturbant.

Ceci étant, Terra nova est accrocheuse, assez sympathique dans l’ensemble, et ce mélange western — SF — politique-fiction prend plutôt bien.

Trois hommes dans un satellite

herisson26 à 18:39 — Filed under: Air du temps,Confrères et cons frèresPas de commentaire

Je crois qu’il convient de féliciter mon confrère du Monde, qui a admirablement résumé une semaine d’astronautique russe dans un seul article. Ça se passe là : Un débris de Soyouz à l’origine d’une traînée lumineuse dans le ciel européen.

Lisez bien. Vous comprenez comme moi ?

Un Soyouz lancé mercredi, emportant trois cosmonautes dont le néerlandais André Kuiper, a connu une panne après 421 secondes de vol, empêchant la mise en orbite d’un satellite. Celui-ci est retombé en Sibérie, et le troisième étage du lanceur a traversé le ciel européen pour guider les rois mages.

Si vous avez quelques très vagues notions de lancements spatiaux — ne serait-ce que d’avoir ouvert un Asimov un jour —, ça a dû vous faire tiquer comme moi. Depuis quand un Soyouz peut-il mener en même temps une mission habitée et une mise en orbite de satellites ?

Et accessoirement, si le satellite n’a pas été mis en orbite, comment a-t-il mis trois jours, de mercredi à samedi, pour retomber ?

En fait, mon estimé confrère a juste mélangé deux lancements indépendants.

Mercredi, un Soyouz habité a décollé avec trois cosmonautes : Kononenko, Kuipers et Pettit (mission TMA-03M). Le lancement semble s’être déroulé correctement, puisqu’ils ont frappé à la porte de la station spatiale internationale vendredi après-midi.

Vendredi, un Soyouz inhabité a décollé avec un satellite de communication Meridian (le cinquième, en fait). Son troisième étage ayant foiré, la charge s’est écrasée du côté de Novossibirsk, sans avoir été satellisée et donc dans les minutes suivant l’échec.

Enfin, d’après l’observatoire royal de Belgique, le météore de samedi après-midi était bien la rentrée du dernier (et quatrième) étage du Soyouz qui avait décollé mercredi.

Ça paraît pas très compliqué vu comme ça, mais pour Le Monde, ça devait paraître encore plus simple de fusionner les deux vols, quitte à mettre dans la même Twingo (le compartiment d’un Soyouz habité doit pas être plus gros que ça) un satellite de communications qui doit faire facilement la taille d’un monospace, plus trois passagers et leur équipement, et à faire penser qu’après une panne du troisième étage, on arrive quand même à l’ISS.

Au passage, j’attends avec impatience les images des émeutes qui ont eu lieu au standard téléphonique du Centre d’exploration des OVNI de Mannheim. D’après le même article, il a été littéralement pris d’assaut par des centaines d’Allemands.

24 décembre 2011

Sublime !

herisson26 à 20:43 — Filed under: Air du temps,Confrères et cons frères,InsolitePas de commentaire

Sublime ouverture de l’édition nationale du 19–20 :

une date importante pour les Chrétiens

Ah, écrit comme ça, ça manque d’originalité, vous dites ?

Sauf que le présentateur a clairement prononcé [kʁetœ̃ɛ̃], en gros « crétun-in ».

Je suppose que c’est pas facile, quand on se répète toute la journée que celle-là, il ne faut absolument pas la faire aujourd’hui… ^^

22 décembre 2011

Liberté de circulation

herisson26 à 21:57 — Filed under: Air du temps,Coups de sang,Prise de courgePas de commentaire

Le truc qui nous sert de ministre de l’Intérieur s’est, tout à l’heure, mis en tête d’expliquer pourquoi il était normal de remplacer des agents de sécurité grévistes par des policiers. En effet, selon lui :

Le devoir de l’État est de garantir la liberté de circulation des voyageurs.

Je crois qu’il y a là une confusion majeure, bien pratique et peu étonnante étant donné le niveau de l’individu, mais tout de même.

La liberté de circulation est une notion opposée à une collectivité qui voudrait interdire à d’autres de passer sur son territoire, ou à des individus souhaitant réguler la circulation sur un territoire qui ne leur appartient pas. Elle fut mise en place pour éviter les péages abusifs, les restrictions arbitraires de circulation, et pour assurer que tout citoyen français a le droit de se rendre comme il l’entend en tout point du territoire public français (qui est, en fait, sa propriété).

Nul n’a le droit de s’approprier une terre publique et d’y interdire le passage d’autres personnes. Nulle collectivité n’a le droit d’interdire à des citoyens de passer sur son territoire.

Le principe a été conçu pour que jamais un Drômois ne puisse dire à un Ardéchois de rester de son côté du Rhône, pour que jamais un escroc ne puisse instaurer de péage pour traverser un pont public, pour que jamais une bande de malfrat ne puisse refouler un citoyen au prétexte que « vous êtes sur notre territoire ».

Il n’a jamais, au grand jamais, été question de la liberté de circuler dans le moyen de transport de son choix, surtout appartenant à un tiers.

Ici, ce que Cloclo veut garantir, c’est la liberté pour des citoyens de voyager en avion, plus précisément dans un avion ne leur appartenant pas. Autrement dit, il n’intervient pas sur une question de circulation dans l’espace public, mais sur l’exécution d’un contrat entre un client et une compagnie de transport aérien.

Jamais, à ma connaissance, les grévistes d’Aéroports de Paris n’ont restreint la liberté de circulation : les passagers ont toujours la possibilité de se rendre librement dans l’ensemble du territoire public, à pieds par exemple. Tout ce que les grévistes ont fait, c’est empêcher ou compliquer l’exécution d’un contrat entre une entreprise privée (ADP est une société anonyme) et des individus.

Si cette liberté de circulation-là était érigée en principe, il deviendrait impossible par exemple de restreindre l’accès de voitures dans les zones piétonnes.

Pis, si l’État a le devoir de garantir la liberté de prendre l’avion à temps pour Noël, cela veut dire que l’État sera en faute pour toute annulation de vol. Imaginons une seconde un QGO général sur l’ensemble du territoire (au hasard : une tempête interdisant tout décollage) : l’État devrait alors indemniser tous ceux qui avaient l’intention de prendre l’avion. Absurde, non ?

Pourtant, Maître Guéant ne s’est pas arrêté à une connerie, c’eût été trop beau. Il a ajouté dans la foulée :

Nous n’avons procédé à aucune réquisition, le droit de grève est donc respecté.

(Cité dans Les Échos)

Je suis le seul à voir là une énorme entorse à la vérité ici ?

Rappel : dès le début du droit de grève, il a été assorti de certaines conditions, et notamment du respect de la sûreté publique. Il a donc été prévu la possibilité de réquisitionner les grévistes pour qu’ils fassent malgré tout leur travail. Le réquisitionné est bel et bien gréviste, mais il réalise la partie strictement indispensable de son travail.

La réquisition a donc une valeur symbolique forte : elle dit au gréviste que son travail est essentielle à la société.

À l’inverse, ne pas recourir à la réquisition et faire faire le travail du gréviste par un tiers, c’est connu sous le principe des « briseurs de grève », et c’est une avancée majeure du syndicalisme que d’avoir réussi à faire interdire cette pratique. Il n’était pas rare, en effet, aux premiers temps des grandes grèves, que les entreprises embauchassent des intérimaires pour maintenir leur activité, supprimant ainsi tout effet de la grève.

Avec l’utilisation de briseurs de grève, le message symbolique est radicalement différent. On n’est plus dans le « vous êtes indispensable à la société, venez bosser et faire votre devoir », mais dans le « rien à foutre de vous, n’importe qui peut vous remplacer au pied levé ».

Un salarié gréviste se met dans une situation inconfortable (l’absence de revenus) pour causer une situation inconfortable (l’absence d’activité) pour son employeur. Il s’engage pour faire avancer les choses.

Un gréviste réquisitionné reste dans une situation inconfortable, et les conséquences pour l’employeur sont radicalement diminuées. Mais le gréviste se retrouve dans une position de force dans la négociation : il peut argumenter avec des bases solides que son travail est indispensable, non seulement à l’employeur, mais aussi au reste de la collectivité. La réquisition est, paradoxalement, un soutien de principe de la collectivité au gréviste.

Un gréviste remplacé est, en revanche, totalement baisé : il perd son salaire, sans que cela ne coûte rien à l’employeur et la démonstration est faite du peu d’importance du travail du gréviste, que l’on peut faire sans formation ni préparation particulières.

Donc, Monsieur Guéant, en envoyant des policiers faire le travail d’agents de sécurité, vous ne respectez pas le droit de grève : vous lui crachez précisément à la gueule.

Note importante : je ne soutiens nullement le mouvement de grève des agents de sécurité d’ADP, parmi lesquels j’ai eu affaire, pour une personne efficace et consciencieuse, à dix blasés qui n’avaient rigoureusement rien à foutre de leur boulot et fouillaient les gens sur la base de leur coiffure ou de leurs vêtements bien plus que sur celle de leur comportement ou de leur dangerosité. Et je n’ai jamais vu un agent pousser la vérification jusqu’au fond des poches de mon sac photo, donc je pourrais masquer un kilo de plastic dans un petit télézoom sans que vous vous en rendiez compte. Bref, oui, messieurs, pour ce que j’en ai vu, n’importe qui peut faire votre boulot, et non, vous ne servez à rien à part à faire perdre leur temps aux voyageurs.

18 décembre 2011

Hugo Cabret

herisson26 à 22:08 — Filed under: Cinéma et télé,dépasse les espoirsPas de commentaire

de Martin Scorsese, 2011, ****

Scorsese qui fait un film pour enfants, on aura tout vu ! Mais bon, on n’a pas tous les jours l’occasion de rendre un hommage appuyé aux pères du cinéma, du moins quand on fait des films sérieux (Tarantino n’a pas ce problème, tous ses films sont des hommages), alors ça mérite bien une entorse à la règle qui dit qu’un Scorsese, ça saigne et ça perturbe.

Concrètement, le scénario est un peu facile et cousu de fil blanc. L’intérêt, c’est la multitude des références discrètes (Jules Verne et les Lumière, en particulier) et le gigantisme de l’hommage à Méliès, et à travers lui à tous ceux qui ont choisi le cinéma pour raconter des histoires — application totalement imprévue au départ, les Lumière y voyant plutôt un outil d’information.

La réalisation est évidemment soignée, même si l’on note certaines incohérence géographiques (la gare est censée être celle de Montparnasse, mais sur les plans extérieurs, la Seine paraît très près et on a plutôt l’impression que la gare est située vers Javel ; et quand on en sort, on arrive tout de suite au ras de Notre-Dame…), le montage est réussi, rythmé sans être excessif, la photographie et l’éclairage sont particulièrement agréables et l’on ne s’ennuie pas.

Les acteurs font globalement très bien leur boulot, même si Baron-Cohen continue à en faire vraiment trop (enfin, ça colle à son personnage), et la principale réserve que j’émettrai vient de quelqu’un sur qui je ne taris habituellement pas d’éloges : Chloé Moretz montre les premiers signes de tics d’actrice en faisant à deux ou trois reprises la même « happy face » que dans Kick-Ass. Rien de très grave pour l’instant et le reste de sa prestation est excellent, mais faudrait pas qu’elle en fasse une habitude : ça pourrait devenir aussi énervant que les sourcils d’Emma Watson ou le sourire n°43 bis de Jim Carrey.

Bref, tout est bon, c’est bien amusant, les trucs bizarres sont du domaine du détail, et y’a plein de références cinématographiques ou littéraires à piocher. Mais il manque peut-être un vrai deuxième niveau de lecture…

Un petit défaut tout de même : la stéréoscopie. D’après certaines sources, ça a réellement été filmé en stéréo, mais curieusement ça n’est pas toujours l’impression que ça donne : il y a quelques plans où l’on trouve l’effet « théâtre de carton » typique des conversions « 3D » a posteriori, et j’ai plusieurs fois trouvé que ça manquait un peu de naturel. En fait, en jetant un œil par dessus mes lunettes, je suis à chaque fois tombé sur le même phénomène : le plan de convergence n’était pas le même que le plan de mise au point. C’est quelque chose que je n’avais jamais noté dans des films tournés en stéréo, et j’ai du coup été un peu déçu même si à côté de ça, Marty a l’intelligence de ne pas trop en faire, utilisant quelques surgissements raisonnables et opportuns aux bons moments et évitant de casser la tête des gens avec une « 3D » trop poussée.

Mise à jour : apparemment, c’est bien de la conversion… Legend 3D, compagnie spécialisée dans la conversion 3D en post-production, est largement créditée et explique s’être occupée du relief de Hugo Cabret. Je commençais à me demander si mes préjugés sur la pseudo-stéréo étaient valides, là, je crois que c’est clair : je pensais qu’il avait été filmé en stéréo, j’ai quand même reconnu les effets de conversion. ><

Mais j’ai jamais appelé ce numéro ?!

herisson26 à 13:21 — Filed under: InsolitePas de commentaire

Moment insolite aujourd’hui, en jetant un œil à ma consommation de téléphone.

Bon, comme d’hab, j’ai eu 59 minutes de report, ayant passé 1’08″ au téléphone en novembre.

Mais le plus amusant, c’est ça :

conso_mobile_novembre2012

Ça ne vous dira peut-être rien, mais le numéro le plus appelé (28 secondes en deux coups de fil, quand même), je ne l’ai jamais appelé.

En fait, c’est le numéro du mec d’une collègue, laquelle a tendance à oublier plus ou moins régulièrement son téléphone ou à le laisser mourir, trop loin trop longtemps d’un chargeur ; elle m’a donc piqué le mien deux fois pour le joindre, augmentant ainsi ma consommation de 70 %.

Je crois qu’on peut l’affirmer : définitivement, le téléphone, c’est pas du tout mon moyen de communication. Dans le même temps, j’ai envoyé 27 SMS et consommé plus de 100 Mo de données…

Classes moyennes

herisson26 à 12:13 — Filed under: Air du temps,Prise de courgePas de commentaire

Hier soir a été diffusée une bonne grosse engueulade entre Laurent Wauquiez, ministre de l’enseignement supérieur, et Audrey Pulvar, ex-journaliste devenue parleuse chez Ruquier. À eux deux, avec le costard et la coupe à la Matt Damon d’une part, les lunettes et la choucroute façon Simone Signoret d’autre part, ils formeraient un couple caricatural de la famille idéale du cinéma américain des 60’s, mais c’est un autre débat.

Je vais même pas m’intéresser au débat de fond, à savoir en gros : le bouquin de Wauquiez, sous prétexte de couvrir les classes moyennes, propose-t-il de déshabiller les populations pauvres du pays ? C’est pas que je m’en foute, mais j’évite de me prononcer sur un bouquin que je n’ai pas lu, et que je ne lirai pas (le jour où les hommes politiques comprendront que s’ils veulent réellement faire des bouquins pour être lus et convaincre, ils feraient mieux de les envoyer gratuitement en ligne que de les enfermer en librairie sous une jaquette de luxe, l’humanité aura fait un grand pas).

C’est en revanche cette volonté du gendre idéal de mettre en avant les classes moyennes, oubliées selon lui par le reste du monde politique, qui m’interpelle.

D’abord, quand on entend un néo-conservateur s’intéresser aux classes moyennes, ça doit toujours faire regarder en face, de l’autre côté de l’Atlantique. La « hard-working middle-class », c’est l’obsession du politicien américain, convaincu que les pauvres ne votent pas et que les riches votent de toute façon Républicain. C’est leur « électorat volatile », la classe des gens qui votent selon leur humeur du moment, et à qui il importe donc de parler.

La vision des choses est souvent différente en France, où la plupart des politiciens ont tendance à considérer que la masse vote toujours statistiquement à peu près 50/50 pour le PS et l’UMP, et qu’une élection se gagne chez les gens qui ne prévoient pas d’aller voter : les pauvres.

Au passage, je pense que les deux approches sont plus complémentaires qu’autre chose : Obama a notamment creusé l’écart dans les populations défavorisées, alors que c’est l’arrivée progressive de la classe moyenne vers le PS qui a porté Mitterrand au pouvoir.

Donc, Wauquiez n’invente rien en disant qu’on oublie les classes moyennes : il s’inspire de ce qui se passe ailleurs. Je ne sais pas si c’est une bonne idée : quand on voit les taux de participation aux élections américaines, on a brusquement l’impression que nos 40 % d’abstention sont un succès de la démocratie française. Il se trouve que s’adresser principalement aux classes moyennes, c’est s’adresser principalement à ceux qui votent déjà, et encourager les découragés et les déçus à rester chez eux.

Ce discours à l’adresse des classes moyennes, présentées comme ignorées au profit des pauvres et plus ponctuellement exploitées par les plus riches, j’ai donc tendance à le trouver tout simplement dangereux, risquant de compresser l’électorat sur des populations éduquées et votant par principe tout en accroissant la rupture avec les populations les moins favorisées.

Mais surtout, ce discours est-il seulement logique ?

Soyons clair : les classes moyennes, je suis dedans. Célibataire, urbain, diplômé, exerçant une profession intermédiaire ou un emploi de cadre inférieur, touchant bien plus que le SMIC mais pas le double non plus… Je ne suis pas riche, dans le sens où c’est sur les 10 % les plus aisés que les écarts se creusent vraiment et où je suis grosso modo à la limite des 25 % plus aisés, mais loin d’être pauvre, et à ce titre ne touche aucune allocation.

Alors, est-ce que j’ai l’impression que les politiciens m’ignorent ?

Pas vraiment, non. Au contraire, j’ai même le sentiment que tous les partis font très attention à ne pas me fâcher, en évitant par exemple de toucher à mon imposition ou en dépensant des fortunes pour refaire les 19è et 20è arrondissements — selon les standards parisiens, c’est des zones pauvres, mais rappelons que les vrais pauvres ont été depuis longtemps éjectés en banlieue nord : le nord-est intra-muros est donc devenu un nid à bobos dans mon genre.

Simplement, la plupart des partis évitent de s’adresser explicitement aux classes moyennes. C’est une population nombreuse, qui s’en sort financièrement bien pour peu qu’elle sache vaguement compter (et normalement, c’est une population qui sait compter), qui dépense généreusement son argent en bistrots, sorties culturelles, boîtes de nuits et voyages, qui n’est pas choquée de payer des impôts et ne fait pas d’évasion fiscale vu les montants en jeu, bref, qui a grosso modo ce qu’elle veut. Donc, on peut difficilement trouver un argument-choc pour la séduire, en tout cas une fois qu’on lui a permis de décompter de ses revenus le salaire de son aide-ménagère.

En revanche, c’est une population qu’il ne faut surtout pas fâcher, parce qu’elle vote massivement, et que perdre deux points dans les classes moyennes, c’est aller dans le mur sur une élection un peu serrée.

Donc, les classes moyennes, on les fait pas chier. On leur parle peu, on s’assure de ne jamais rien faire contre elles, on leur fout la paix surtout.

Et quelque part, c’est normal. Personnellement, je suis le premier à le dire : je n’ai pas de problème politiquement porteur. Je paie des impôts (particulièrement peu, je suis journaliste), je trouve ça normal ; je gagne assez bien ma vie pour mettre un peu de côté sans avoir le sentiment d’économiser, je n’ai pas vraiment de problème de logement — ou en tout cas pas plus que le parisien moyen — puisque je peux lâcher 800 € de loyer par mois, je n’ai pas à remplir de dossiers de demande d’allocation ou à demander de carte de séjour, mes rapports avec l’administration se limitent donc à l’inscription sur les listes électorales et au renvoi de ma déclaration d’impôts corrigée, bref, un politicien n’a rien à gagner à s’adresser à moi : je vais de toute manière voter en fonction de mes convictions concernant le reste de la société, et tout ce qu’il pourrait faire, ça serait de dire une connerie qui m’enverra voter ailleurs.

Bref, le contrat entre classes moyennes et hommes politiques est simple : c’est la coexistence pacifique. Tu me fais pas chier avec des dossiers de demande d’aides imbitables, tu touches pas à mon imposition, tu ne me prends pas à témoin dans tes projets arrivistes, et en échange je continue à voter 50/50 et je te laisse essayer de séduire les autres catégories.

Je ne pense donc pas que Wauquiez ait beaucoup à gagner en s’adressant aux classes moyennes. En revanche, les classes moyennes ont quelque chose à y perdre : si elles deviennent le cœur du discours politique, elles risquent de devenir celles contre lesquelles s’excitera la colère des laissés-pour-compte, aujourd’hui plus remontés contre les catégories les plus riches.

Or, la cohabitation entre raisonnablement riches et raisonnablement pauvres est une réalité. Lorsque les pauvres de St-Denis jalousent les riches de Neuilly, ça ne pose pas de problème vu qu’ils ne se rencontrent jamais. Si les pauvres d’Aubervilliers prennent en grippe les bobos du 19è, c’est beaucoup plus dangereux : ils se côtoient tous les jours dans le bus.

Et ça, oui, ça m’inquiète, bien plus que l’accès au logement ou l’imposition pour des gens qui gagnent 2000 € par mois.

Accessoirement, les politiciens devraient aussi de temps en temps se concentrer sur des problèmes ruraux. Parce que bon, parler de gens contraints à faire trente kilomètres pour aller au boulot, ça peut aussi démobiliser ceux qui en font autant pour bosser, plus cinquante pour aller au supermarché, qui n’ont ni bus ni train, et qui n’ont qu’un SMIC pour entretenir deux voitures. La rupture entre urbains au sens large et ruraux est réelle, et l’électorat rural est pour le coup à la fois très démobilisé (vu que personne ne s’intéresse à eux) et très mobilisable. Il serait malheureux que St-Josse et Le Pen soient les seuls à avoir compris qu’il y a une vie au delà de la grande ceinture…

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