14 juillet 2011

Buddy Longway

herisson26 à 0:30 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

ouvre magistrale et inattaquable de Derib, 1973–2006

Le western est un genre immuable, au cinéma comme en BD. Le héros est blanc, souvent militaire, en tout cas armé, chrétien de préférence, et doit se battre contre des méchants blancs, très méchants et très armés, ou des méchants rouges, très nombreux et très bêtes — en tout cas loin des coutumes raffinées de gens qui abattent un troupeau de bisons pour récupérer les langues.

Pardon, le western était un genre immuable. Il a pris des coups dans la gueule, avec les « héros » ambigus des spaghetti de Sergio Leone, avec la prise de conscience progressive d’Un homme nommé cheval (qui ouvrira la voie à l’inoubliable Danse avec les loups et reprenait en première partie tous les clichés racistes du genre, les détournant finalement non sans intelligence), avec aussi l’évolution lente de Mike Blueberry, qui finira par prendre fait et cause pour les Navajos.

Il a surtout subi une révolution française dans les années 70, grâce à un certain Derib, connu pour une petite série indienne humaniste et humoristique pour enfants qu’il dessinait sur des scenarii de Job, Yakari.

Derib, en 1973, écrit et dessine donc lui-même ce qui sera le premier tome de son chef-d’œuvre. Buddy Longway, jeune trappeur moyennement doué et plein d’idées préconçues sur l’Ouest sauvage, sauve accidentellement de ses tortionnaires une squaw, Chinook. Grillé auprès des Blancs de la région, il n’a d’autre choix que de partir avec elle à la recherche de sa tribu.

L’originalité, c’est que Buddy vieillit : dès le premier volume, il est clair que Derib veut faire de son personnage un être normal, qui évolue au fil du temps. Il occupera ce premier tome à rencontrer la femme de ses rêves, à hésiter, à découvrir une culture différente, à affronter ses premiers obstacles, à ne pas prendre conscience de ses sentiments, à en prendre conscience, pour finalement envisager de se marier avec une squaw sans pour autant perdre son identité de péquenot blanc et chrétien : au contraire de Lord John Morgan, Buddy n’adoptera pas le mode de vie des Sioux et persistera à vivre entre quatre murs et à commercer avec les Blancs.

Ce vieillissement progressif des personnages est bien porté par l’histoire : ils ont deux enfants, qui grandissent et s’émancipent, leurs chevaux meurent et leurs poulains se dressent, les trois poils irréguliers du menton de Buddy deviennent une vraie barbe, les joues de Chinook se creusent et les coins d’yeux deviennent pattes d’oies…

Les thèmes abordés évoluent logiquement de même. De la découverte de la vie, des grands espaces, de l’amour et de la haine dans les premiers tomes, on creuse progressivement avec l’arrivée des colons, quelques ambiances plus glauques (enfant, j’ai fait des cauchemars plusieurs jours après avoir lu L’orignal), l’épreuve de la séparation, mais aussi l’expérience de la famille et les sourires des mioches… L’armée prend progressivement un grand rôle, à la fois comme force de protection pacifique, comme source de revenus (les trappeurs se faisaient souvent guides en territoires hostiles) et comme puissance destructrice, et la lutte entre colons et être humains se fait de plus en plus présente, au fur et à mesure notamment que Jérémie prend conscience de son statut de métis, ni blanc, ni rouge.

En fait, Buddy Longway est un peu comme un gigantesque opéra, joyeux et dramatique, sensible et affligeant, drôle et terrifiant. La réédition en intégrales divise cette œuvre en cinq actes, curieusement étonnamment cohérents : le premier volume, de Chinook à Seul…, est une ouverture qui met en place les personnages, les thématiques dominantes et impose au héros ses premières épreuves initiatiques, annonçant ainsi la suite à la manière d’une ouverture ; le deuxième, de Le secret à L’eau de feu, se centre sur les enfants et présente les premiers grands heurts entre Blancs et Indiens, qui scelleront le destin de Jérémie et de Kathleen ; le troisième, du Démon blanc à Capitaine Ryan (Premières chasses est un peu hors-série), creuse le sujet et se concentre sur la haine, la violence et la rancœur ; le quatrième, du Vent sauvage au Dernier rendez-vous, se recentre sur Buddy et explore l’espoir que subsistent des gens biens (les Komonczy notamment), mais aussi les affres de la solitude, et c’est aussi là où  l’on commence avec Buddy à ressentir le poids des ans ; le cinquième et ultime acte synthétise l’œuvre, concrétise les drames et renoue avec la rancune, la violence et leurs conséquences tragiques pour conclure définitivement l’histoire.

Dans cette gigantesque fresque, œuvre d’une vie (le premier album a été publié au trentenaire de Derib, le dernier à l’âge de la retraite) menée plus ou moins en parallèle¹, les plus pénibles ne manqueront pas de relever certains rebondissements un peu brutaux, notamment la brièveté des retrouvailles avec Jérémie (La balle perdue), et l’incohérence qui fait de Jérémie un blond comme son père, alors que sa mère lui a nécessairement légué un gène brun dominant. Cependant, il s’agit de détails insignifiants et dans l’ensemble, j’ai énormément de mal à trouver des faiblesses narratives à cette œuvre magistrale, qui assemble délicatement tout ce qui fait la vie, avec ses doutes, ses angoisses, ses révoltes, ses plaisirs et ses bonheurs.

Sur le plan technique, il faut noter l’évolution graphique, qui accompagne Buddy de l’adolescence vers l’âge adulte ; c’est particulièrement visible au niveau des yeux, qui passent de billes noires à des amandes plus travaillées, pour finir par de vrais globes avec des paupières et… des rides. D’une école semi-humoristique comparable à Yoko Tsuno ou Tanguy et Laverdure (et surtout très proche de Yakari), Derib évoluera vers un trait plus semblable à Comanche, tirant même parfois sur le réalisme brut de Blueberry, tout en gardant une certaine clarté — Buddy Longway paraissait dans Le journal de Tintin, et ne pouvait décemment pas trop lorgner sur l’école de Marcinelle. C’est d’ailleurs, dernière évolution, dans un inhabituel mélange de crayonné et d’aquarelle que Derib concluera sa série… trente-trois ans après l’avoir lancée.

Cependant, le point technique le plus notable est que Derib a fait de Buddy Longway une série expérimentale, où il a osé tenter une narration éclatée (qu’il reprendra d’ailleurs ensuite sur d’autres œuvres). Beaucoup ont depuis suivi ce mouvement, mais le coup de la double page gigantesque, grandiose, parsemée de cases narratives à lire au hasard de la promenade dans un ordre ou dans l’autre, je crois que c’est là qu’il est apparu pour la première fois. Derib a ainsi sorti la BD du statut de story-board chronologique pour lui donner une dynamique narrative particulière, une illustration éclatante de la simultanéité ou de la proximité d’événements, tout en donnant de l’air à un trait fort qui rend majestueusement les imposantes Rocheuses… suisses (Derib a beaucoup dessiné les montagnes autour de chez lui pour les intégrer à son récit).

Globalement, c’est donc une œuvre narrative, symbolique et graphique de premier ordre que le père de Ribaupierre nous a pondue là. C’est aussi un truc encore unique dans l’histoire de la BD, une fiction à l’image de la vie, un opéra graphique en cinq actes, quelque chose de parfois douloureux mais de toujours précieux.

Et puis, je connais pas beaucoup d’auteurs qui ont eu le cran de buter leur héros (GROS « spoiler »). Derib et Trondheim, quoi. Et puis Conan Doyle, mais lui, ça compte pas.

¹ Je ne sais plus quel auteur de BD, ami de Derib, disait en gros : « Claude, c’est un peu Buddy personnifié. Buddy est Irlandais, il épouse une Sioux, ils s’installent à la montagne et ils ont deux enfants, un garçon puis une fille. Claude est Suisse, il épouse une Belge, ils s’installent à la montagne et ils ont deux enfants, un garçon puis une fille. »

8 juin 2011

Ce cher Dexter

herisson26 à 21:03 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

de Jeff Lindsay, 2004, ****

Dexter est un homme charmant. Bien habillé, sympathique, gentil, sérieux et méticuleux dans son travail — analyser les traces de sang sur les homicides —, il est le grand frère parfait, le collègue qui a toujours le bon mot au bon moment pour détendre l’atmosphère, et même le galant parfait qui attend sans broncher depuis des mois que cette jeune mère célibataire accepte d’aller plus loin. Il est impeccable, parce que les robots sont impeccables : dépourvu du moindre sentiment, c’est l’instinct de survie qui lui fait feindre les relations humaines pour se fondre dans la masse, attendant son heure pour s’offrir la seule activité qui lui fait vraiment plaisir : découper impunément les criminels locaux — parce que son beau-père, flic, a eu la gentillesse de lui apprendre à tuer discrètement.

Cette petite vie bascule lorsqu’une série de prostituées sont retrouvées exsangues et découpées en morceaux. Expert en sang, il n’a rien à analyser, mais ces crimes lui parlent singulièrement, comme un écho lointain. Et bientôt, le meurtrier semble s’adresser directement à lui…

Soyons clair : Ce cher Dexter n’est pas un monument de la grande littérature anglaise. La langue est en fait assez basique, quotidienne, sans recherche particulière ; Lindsay est plus un auteur rythmique, un « faiseur » efficace, qu’un grand lyrique.

Mais c’est aussi un avantage : le roman se lit parfaitement bien. Il coule tout seul, sans nécessiter d’effort intellectuel, et imprègne d’autant plus facilement son lecteur. L’histoire est assez linéaire, au point de paraître beaucoup moins fouillée et développée que la première saison de la série télévisée dérivée, il est vrai délayée sur neuf heures alors que le livre est assez court.

Et l’on se prend d’autant plus facilement à se fasciner pour les interrogations cyniques mais souvent bien vues de Dexter, qu’il s’étonne de la puissance physique que peut développer un journaliste qui a flairé l’odeur du sang, qu’il frôle l’aphorisme philosophique en parlant des bas-quartiers de Miami, qu’il admire le manque absolu de talent d’humoriste de son collègue ou qu’il médite profondément sur son inconscient.

Il y a tout de même un aspect qui m’a paru plus réussi que dans la série : la relation avec Rita. Moins développée, voire traitée par dessus la jambe par un écrivain qui ne s’y intéressait pas outre mesure, elle offre tout de même un grand moment lorsque Dexter transcende la frustration d’un échec criminel pour la transformer en imprévu exutoire charnel. C’est finalement assez symptomatique d’un roman à la trame assez prévisible (même sans avoir vu la série, qui diffère d’ailleurs considérablement, on a vite fait de comprendre où on va), entrecoupé de quelques instants de grâce, quelques bouts de chapitres particulièrement réussis.

Un peu comme si Roland Emmerich avait entrecoupé 2012 de morceaux de American beauty, en somme.

9 avril 2011

Cartland

herisson26 à 13:58 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

de Laurence Harlé et Michel Blanc-Dumont, 1974–1995, ****

Les années 70 furent étranges pour le western bédéesque européen. N’hésitons pas à le dire : il fit dans cette période sa révolution, que son maître, le western ciné américain, ne fit qu’au début des années 90 (même s’il faut pour être honnête en noter les prémices dans certains films plus anciens, en particulier Un homme nommé Cheval en 70). C’est l’époque où le héros de western, loin d’être un blanc colonisateur et sans reproche confronté à un ennemi rouge et sournois, est devenu faible, parfois féminin, plus ou moins métis, ponctuellement vieillissant même.

73 et 74 furent en particulier marquantes, avec la naissance de deux héros majeurs : Buddy Longway et Jonathan Cartland. Deux séries sœurs, contant l’histoire de trappeurs solitaires vivant au contact quasi-quotidien des Sioux. Les premiers tomes ont d’ailleurs une fin étonnamment similaire : Buddy épouse Chinook, Jon épouse Petite-Neige, et ils quittent la tribu pour s’installer dans une maison.

Pourtant, les deux séries sont fort différentes. Laurence Harlé ne vise pas le réalisme absolu, comme Derib le fit. Cartland est une série documentée, scénaristiquement comme graphiquement, mais certaines situations sont un peu poussées et Jon ne vieillit que fort peu.

Harlé n’hésite pas non plus à massacrer son personnage, à lui en foutre plein la gueule, et ces épreuves le marquent profondément — au contraire d’un Mike Blueberry ou d’un Jerry Spring, par exemple, qui sont grosso modo les mêmes à la fin d’un épisode qu’au début. Dès le deuxième tome, Jon est une épave ambulante, vivant de clochardise dans Fort Laramie après la mort de sa femme. Ivrogne et désabusé, c’est assez rare pour un héros de « publication destinée à la jeunesse »…

Ensuite, la série part un peu dans tous les sens. C’est sans doute sa grande faiblesse : chaque album est quasiment un « one-shot », sans véritable lien d’un épisode à l’autre. Découverte et protection des Indiens, convois de colons, polar fantastique, huis-clos angoissant (l’admirable Silver Canyon), embrouilles familiales, on y trouve un peu de tout, en vrac.

Certes, c’est la même chose chez Lucky Luke et Blueberry, mais le premier est une parodie comique n’ayant pas besoin de la constance d’un récit réaliste et le second fonctionne par « cycles » bien identifiés, chacun ayant sa propre cohérence et son propre rythme.

Du coup, certaines aventures de Jon passent sans laisser de traces, notamment ceux où s’introduit une espèce de romance façon bonobo avec une blanche qui n’est là que pour être déshabillée par le héros, tandis que d’autres prennent vraiment et tiennent en haleine. Aucun épisode n’est mauvais, rassurez-vous, et Jonathan Cartland (1974), Le fantôme de Wah-Kee (1976), Silver Canyon (1983), Les survivants de l’ombre (1987) et L’enfant lumière (1989) sont des petits bijoux à savourer et à re-savourer, mais d’autres sont simplement agréables et nullement mémorables.

27 mars 2011

Introduction à la psychanalyse

herisson26 à 19:41 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

de Sigmund Freud, 1917, **

Disons-le d’entrée : le crétin sadique qui faisait cours de philo en terminale a essayé de me faire lire ce pavé. 450 pages, même écrites petit, y’a pas de quoi me faire peur, mais là, il m’aura donc fallu treize ans pour en voir le bout… Ou, plus honnêtement, un peu plus d’un an, puisque j’ai rouvert ce volume à l’automne 2009 avec cette fois l’envie ferme d’en voir le bout.

Le problème ? Il est simple : le style. Introduction à la psychanalyse n’a rien d’un roman, c’est entendu : ce n’est pas son but. Mais était-il pour autant nécessaire d’accumuler les pavés de plusieurs pages, les phrases interminables qu’il faut relire trois fois pour commencer à en saisir le sens ? Je présume, ceci dit, que le traducteur a ici une part de responsabilité, vu qu’il a poussé la fainéantise jusqu’à ne pas traduire un seul exemple de la partie sur les lapsus — ce qui, au passage, ne facilite pas la lecture à ceux dont les notions d’allemand se limitent à « eine bier, bitte », d’autant que certains de ces exemples reposent sur des analogies grammaticales plus intelligibles à un Japonais qu’à un Français.

Or, il est fort dommage que l’Introduction à la psychanalyse soit aussi mal écrite et peu accessible. Car le fond est à mon humble avis à peu près indispensable à la culture de tout être humain : aucun animal doué de raison ne peut faire l’économie de réfléchir à la façon dont fonctionne son propre cerveau, aux petits conflits entre pulsion et morale, envie et frustration, volonté et introversion…

On pourrait imaginer qu’il suffise de reprendre les concepts présentés dans le bouquin pour les vulgariser. Mais de mon expérience, c’est plutôt compliqué : de nombreux passages ont en fait deux niveaux de compréhension. L’un, immédiat et théorique, peut être expliqué assez simplement mais sans effet notable, tandis que l’autre, intime et pratique, qui surgit parfois plusieurs mois après la lecture du passage concerné, est difficile à reprendre — or, c’est celui-ci qui est intéressant, qui s’adapte à chaque individu et ne se transfère pas simplement à un autre.

Globalement, c’est donc une base de réflexion assez indispensable, la compréhension des exemples étant parfois longue et plus ou moins douloureuse mais permettant réellement de mieux saisir les concepts expliqués, et les mécanismes dont une simple explication se heurterait aux défenses de l’inconscient. Mais c’est aussi un vrai effort, genre marathonien, que d’arriver au bout d’un texte souvent lourd, bien entendu par le fond, mais aussi par la forme…

13 février 2011

Kick-Ass

herisson26 à 19:24 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

de Mark Millar et John Romita Jr, 2008, ****

On a tous fantasmé de devenir un super-héros, de se balader avec un slip par dessus un collant et casser la gueule aux chieurs. Dave, lui, a été assez con pour le faire. Habillé d’un costume de plongée, il traîne dans les rues pour redresser les torts et devient une célébrité après avoir défendu une victime d’agression ; mais les choses se compliquent quand il tombe chez des vrais méchants, et se fait secourir in extremis par une gamine de dix ans en costume de super-héroïne, Hit Girl. Car parmi la cohorte de loosers inspirés par son quart d’heure warholien youtubien, il y a un couple qui sort du lot : Big Daddy et Hit Girl, vrais combattants, réellement redoutables, qui ont décidé de s’en prendre au parrain de la mafia locale.

La référence officielle de Kick-Ass, c’est la tonne de comics de super-héros parus depuis les années 30, vous savez : Batman, Spider-Man, Superman, Wonder Woman, The punisher…, qui ont tous droit à une référence plus ou moins explicite quelque part dans un phylactère ou une situation.

Mais franchement, dans ma bédéthèque personnelle, le volume qui se rapproche le plus de Kick-Ass, c’est l’intégrale de Ranx, cette « BD pleine de violence gratuite », crade et explosive, lancée au début des années 80 par Tamburini et Liberatore. Kick-Ass est parfois drôle, mais ce n’est pas une série comique ; c’est avant tout une série d’action violente, décomplexée, reflet d’un univers sombre et trash. Ça dégouline d’hémoglobine à longueur de pages, dès la couverture en fait, et les coups pleuvent, et Kick-Ass n’est pas le dernier à se faire démolir.

Ayant découvert au préalable le film tiré de la BD, j’ai été brutalement déstabilisé par cet aspect. Le film joue beaucoup sur le registre de la comédie, anticipe un peu les retournements les plus brutaux — l’identité de Red Mist, notamment — et use en permanence du décalage entre Mindy, gamine de dix ans à la tête d’ange, et Hit Girl, combattante impitoyable et implacable.

L’œuvre originale est beaucoup plus sombre, beaucoup moins délirante et beaucoup plus sérieuse. Plus profonde aussi, par exemple en révélant l’identité réelle de Big Daddy, assez éloignée du romantisme de la version officielle (elle aussi directement inspirée des comics Marvel).

Du coup, Kick-Ass (film) et Kick-Ass (BD) sont plus complémentaires que réellement adaptés l’un de l’autre. Si la trame globale est semblable, la tonalité et la narration sont radicalement différentes, et il est malheureux que l’on ait attendu la sortie de l’un pour publier l’autre dans nos contrées : on a ainsi artificiellement amalgamé deux œuvres liées, mais bien distinctes, alors que le public américain a eu deux ans pour digérer la version sombre et faire connaissance avec la version fun. Il aura en tout cas fallu que je relise le papier presque un an plus tard pour saisir ses forces propres, alors qu’à première vue j’avais surtout été déçu de ne pas retrouver l’esprit délirant du film. Imaginons une seconde que le succès de Kaamelott vous ait fait relire Chrétien de Troyes : vous saisissez le choc ?

Cependant, au delà de cette erreur stratégique des éditeurs, Kick-Ass est une excellente BD d’action, trash, glauque, dans la lignée de certaines œuvres noires ou violentes comme Ranx, Sin city ou Les gardiens.

8 février 2011

Pilote de guerre

herisson26 à 23:45 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

d’Antoine de Saint-Exupéry, 1942, O

Je n’avais pas l’intention de m’acharner outre mesure sur cet échec absolu ; même les dieux sont faillibles : Clint a commis Firefox, Stan a pondu Eyes wide shut, Jules a écrit Le rayon vert, etc., et j’ai toujours considéré comme injuste de s’acharner sur ces erreurs passagères alors qu’ils méritent respect et admiration pour le reste de leurs œuvres immortelles.

Mais, là, j’ai un problème : sur Sens Critique, j’ai noté cet ouvrage. Et un autre membre du site, « Le-bloguscribe », m’a demandé comment j’avais pu mettre la note minimale. Je l’envoyai donc vertement chier, sans penser qu’il insisterait :

Ahah. Et sinon, hormis ta propre pédanterie, tu arrives à comprendre des choses style le « double sens », l’interprétation et à défendre ton avis où tu préfères te cacher derrière un humour pré-pubérien?

Je suppose donc qu’il a apprécié Pilote de guerre (sans certitude : il ne l’a pas noté), et qu’il me met au défi de justifier mon mépris pour cette interminable logorrhée exupérienne.

Me voilà donc contraint à revenir sur ce souvenir douloureux, qui m’a vu m’y reprendre à deux fois pour finir un ouvrage d’un auteur que j’adore.

Saint-Exupéry, c’est un cas particulier. Si je le compare souvent à Kubrick, ça n’est pas seulement pour les échecs monumentaux que furent Eyes wide shut et le présent Pilote de guerre, tâches noires dans des carrières de haut vol (ha, ha) ; c’est aussi et surtout pour une gestion particulière du rythme. Si mon St-Ex préféré reste Le petit prince et mon Kubrick adoré Full metal jacket, c’est sans doute, il me faut le reconnaître, parce que ce sont leurs œuvres les plus rythmées.

Car les romans de Saint-Ex, qu’il s’agisse de Vol de nuit, de Courrier sud ou de Terre des hommes, sont parfois un peu longs et exigent un effort d’attention du lecteur. Daurat disait de lui qu’il resterait toujours un pilote moyen parce qu’il était trop rêveur pour rester concentré longtemps sur un cap et une altitude ; on retrouve ce côté folâtre dans ses ouvrages. Les histoires, si on les résume à leur synopsis, sont dures, brutes, à l’image du défrichage du courrier transatlantique par l’Aéropostable, et je garderai longtemps le souvenir de la fascinante conclusion télégraphique de Courrier sud ; mais les pilotes sont également rêveurs, et n’ont pas grand chose d’autre à faire que de laisser divaguer leur esprit durant des trajets de plusieurs heures, sans compagnie, sans radio et dans le seul vacarme d’un moteur en étoile.

Souvent, cet aspect renforce l’humanité des personnages. Loin d’être des surhommes, ils repensent à leur enfance, à leurs amours délaissées au sol, à la mission à accomplir aussi ; à leurs camarades qui volent ici ou là, ou qui ne volent plus — les fantômes sont nombreux des amis tombés, morts de soif après une panne dans le Sahara, abattus par les Touaregs… ou tués par le capotage de leur appareil après un atterrissage brutal.

Ils paniquent aussi parfois pour des conneries, et c’est là à mon humble avis le seul vrai bon passage de Pilote de guerre : les quelques pages où il décrit l’angoisse qui le prend lorsque son opérateur radio ne répond plus, qu’il imagine le masque à oxygène en panne, l’anoxie rapide ; et le tiraillement entre la peur de ne plus transporter qu’un cadavre et celle d’avorter la mission, de piquer jusqu’à une altitude respirable, de se mettre à la merci de l’éventuelle chasse allemande et de s’apercevoir qu’il ne s’agissait que d’une bénigne panne d’interphone…

Mais le problème de Pilote de guerre, c’est que ces ruptures de rythme, ces flâneries oniriques et ces enchaînement de souvenirs tombent à plat. Loin de séduire, ils cassent le livre. : ce sont les forces, parfois exigentes pour le lecteur, de ses autres œuvres qui sont ici synthétisées jusqu’à l’insupportable.

Peut-être, me dis-je, est-ce dû au fait que Saint-Exupéry n’a quasiment pas romancé cette histoire, alors que dans Courrier sud il a mêlé plusieurs anecdotes, plusieurs pilotes, plusieurs situations pour en synthétiser un roman réaliste mais prenant. Peut-être ses seuls souvenirs personnels sur deux vols (le titre original, Flight to Arras, est beaucoup plus explicite) ne suffisaient-ils pas à un ouvrage suffisamment dense. Peut-être aurait-il dû se contenter d’une nouvelle consistante, d’un gros chapitre à rajouter dans une réédition de Terre des hommes.

Mais en l’état, Pilote de guerre est terriblement long, monotone, somnifère même. Au point que ce n’est qu’à ma deuxième tentative — je n’aime pas m’avouer vaincu — que j’ai réussi à tenir jusqu’au bout, pour m’apercevoir que rien n’y venait justifier le statut quasi-religieux de cette épitre mineure de l’œuvre exupérienne.

19 septembre 2010

Le pays Qâ

herisson26 à 11:45 — Filed under: Bouquins4 commentaires

chefs-d’œuvre de Jean Van Hamme et Grzegorz Rosiński, 1986–88

Si vous ne connaissez pas Thorgal, c’est un tort. Le Lombard ayant eu l’excellente idée de ressortir l’intégralité de la série (complète en 29 volumes, les suivants ayant changé non seulement de scénariste, mais de sujet et devant plutôt s’appeler Jolan à mon humble avis), j’ai profité d’un passage à la librairie installée par un démon tentateur entre chez moi et mon arrêt de métro pour commander l’intégrale et les relire tranquillement.

Thorgal est une série métamorphe, qui oscille constamment entre plusieurs tendances. Le fantastique joue un grand rôle, avec une très forte inspiration des légendes scandinaves : Thorgal se balade entre les mondes des hommes (Midgard), des dieux (Asgard) et des morts (Nibelheim), affronte des géants, des mages et des dieux, tout ça. Mais Van Hamme a également ajouté à sa série nordique une bonne dose de science-fiction, Thorgal étant l’enfant perdu d’une odyssée astronautique échouée sur Terre. Et surtout, c’est une série d’aventures, où certains épisodes sont strictement héroïques et terrestres, sans intervention fantastique ou technologique.

Là-dedans, il y a une série de quatre pépites absolues. Le cycle du pays Qâ (Le pays Qâ, Les yeux de Tanatloc, La cité du dieu perdu et Entre terre et lumière) réunit à lui seul les ingrédients de la série — on peut y adjoindre Les archers, aventure indépendante qui met cependant en place quelques personnages centraux du cycle de Qâ.

L’histoire de base est assez banale. Thorgal est piégé par Kriss, qui enlève son fils pour le contraindre à aller accomplir un raid extrêmement dangereux en Amérique du Sud. Plein d’aventures, des marais puants genre amazonien, des combats, tout ça.

C’est ce que Van Hamme ajoute à cette histoire qui est passionnant, et qui creuse l’univers de la série comme aucun album précédent ne l’avait fait. Jolan y prend une importance centrale, même s’il avait déjà été le nœud de Alinoë en 1985. C’est aussi le première album où Aaricia, ex-princesse viking devenue paysanne fadasse (fondamentalement, j’étais assez d’accord avec Kriss sur ce point), se permet de prendre de l’ampleur et de devenir un personnage à part entière. Sa relation haineuse et jalouse avec Kriss est une oscillation rythmique essentielle, qui se poursuivra d’ailleurs bien longtemps dans les albums suivants…

On revisite également l’histoire de Thorgal, qui va enfin rencontrer son père, dans une scène un peu pompée sur L’empire contre-attaque quand même mais bon, Lucas lui-même avait piraté le mythe d’Œdipe, et recouvrer la mémoire de ses origines. La possibilité pour des humains sortis d’une ère technologique de se faire passer pour des dieux et d’asservir des peuples est bien sûr le nœud central de l’histoire, dix ans avant La porte des étoiles de Roland Emmerich, et Jolan découvre à ses frais que la tentation est grande d’abuser de ses pouvoirs. Quant au fougueux Tjall, il illustrera le bon vieil adage « les hommes ont un sexe, un cerveau et pas assez de sang pour tout alimenter en même temps » et apportera un contrepoint faible et naïf dans un monde de personnages forts et teigneux ; cela marque une évolution majeure de la série qui, à partir de là, va de plus en plus régulièrement présenter les femmes sous un jour courageux et puissant — y compris lorsqu’il s’agit d’accoucher — et les hommes comme des faibles d’esprit, puérils et capricieux.

C’est pourtant, paradoxalement, le cycle où tous les personnages sont faibles, de Thorgal incapable de mener sa mission à bien à Muff malade en mer, en passant par Variay qui pensera remplacer un dieu par un autre plutôt que d’affronter un monde athée, et même Kriss — l’implacable, la terrible, la joyeuse et fonceuse Kriss, qui n’a au fond qu’une seule peur et la verra en face…

J’ai beaucoup parlé de Van Hamme, mais Rosiński fait ici lui aussi une œuvre majeure. Oubliées les petites hésitations des premiers albums : ici, place à des ambiances graphiques bien tranchées, rendant aussi bien l’ombre ténébreuse d’une forêt amazonienne que la surexposition caniculaire d’un nid de cristaux en plein désert et faisant « respirer » les planches d’un univers à l’autre.

Au global, c’est vraiment une sous-série à part dans l’univers de Thorgal. Elle apporte un éclairage particulier sur les personnages, préfigure leur évolution future, adjoint une bonne dose de psychologie à une solide aventure, l’ensemble profitant d’un découpage impeccable. À eux seuls, ces quatre tomes reprennent et réinterprètent l’ensemble de l’univers local, en laissant de côté le détournement de mythes normands pour forger leur propre réalité. Thorgal hésitait entre fantasy et SF ? C’est réglé : Thorgal a sa propre mythologie, et pis c’est tout. Et c’est tout bonnement génial.

Au passage, je crois que Le pays Qâ est mon plus vieux souvenir précis de BD : la sublime planche finale, avec son tête-à-tête entre Thorgal et la statue de Haynée et son « twist » brutal, m’avait marqué dès la première lecture, quelque part dans les années 80. Deux bonnes décennies plus tard, ça reste un point haut d’une série elle-même de très grande qualité.

4 juillet 2010

Ainsi va la vie

herisson26 à 19:11 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

de Thierry Gloris, Frédéric Charve et Joelle Comtois, 2010, ****

« Je dessine quoi ?

— Euh, j’en sais rien, je connais pas l’histoire. Les trois vendeurs disent que c’est génial, alors je l’ai acheté…

— C’est l’histoire d’un groupe de trentenaires dépressifs, un peu geeks…

— Mmmmh…

— (sourire) Ah merde, là, vous êtes en train de vous dire que ça va pas vous plaire !

— (rire) Euh non, je me disais juste que ça avait l’air de parler de moi. »

Voilà comment je me suis retrouvé en possession de ce volume, dont le dessinateur dédicaçait dans la librairie que Satan a placée entre mon arrêt de métro et mon appartement pour me faire gaspiller temps et argent.

Donc, Ainsi va la vie. François, trentenaire philosophe à la calvitie naissante, attend ses amis à la terrasse d’un bistrot, façon Place des grands hommes. Stéph, dragueur patenté devenu célibataire endurci, Laurent, étudiant effacé devenu banquier, Djed, catho arriviste devenu loque humaine aux crochets du premier, Sophie, catho romantique devenue prof paumée et femme de banquier, et Nat, étudiante fauchée en DEUG de psycho devenue étudiante fauchée en doctorat de psycho. Allez-et-retours entre le temps des études et le temps présent, soirées club Dorothée / parties de Tekken / fantasmes contre ANPE / usure du temps / maîtresses, les auteurs brossent délicatement la vie de six néo-trentenaires plus ou moins paumés, tous un peu abîmés par les aléas de la vie et toujours accrochés à leur zone urbaine.

Difficile à raconter plus avant, mais c’est fin, assez subtil (on gagnera à le relire), bien porté par un dessin sobre et expressif et une mise en couleurs classique et discrète, amusant, cynique aussi parfois, un peu triste par moments, un peu comme la vie, quoi. Fortement recommandé.

Ah, et Frédéric Charve lit les Numériques, signe indéniable de qualité, et n’ose pas y faire allusion dans la dédicace même quand il vient de passer une heure à disserter sur Photoshop en gribouillant une page de garde. ^^

29 avril 2010

Le sommet des dieux

herisson26 à 11:44 — Filed under: Bouquins3 commentaires

chef-d’œuvre de Jirō Taniguchi, d’après Baku Yumemakura, 2000–2003

Après m’être enfin décidé à l’acheter, j’ai fini de relire Le sommet des dieux. Bon, j’en ai déjà dit beaucoup de bien y’a trois ans, après l’avoir lu une première fois, et je ne taris globalement pas d’éloges pour l’œuvre de Taniguchi. J’ai pas grand-chose à ajouter, en fait.

Y’a juste un truc qui m’a gêné cette fois-ci, et sur lequel j’étais passé la dernière fois : le choix du traducteur de conserver les noms tels quels. Autrement dit, les Japonais sous la forme nom-prénom, les autres sous la forme prénom-nom. J’aurais nettement préféré qu’il passe tout sous la forme admise dans nos contrées : le prénom en premier. C’est d’autant plus perturbant que sur la couverture, Jirō Taniguchi est écrit dans un sens (surnom-nom) et Baku Yumemakura dans l’autre (« Yumemakura Baku », soit nom-prénom) !

Y’a un autre truc que j’avais pas remarqué la première fois, trop occupé à suivre le texte de phylactère en phylactère : la forme des bruitages. Taniguchi joue sur l’écriture des katakana : plus arrondis dans les ambiances normales, les « vyuuuuuu » (« ビュウウウウウウウ », les Japonais ne faisant pas facilement la distinction entre b et v) figurant le vent en montagne deviennent anguleux, tracés d’un crayon vengeur, parfois même le long de la pente. Les ウ en particulier sont fortement déformés par le vent, la première barre presque déconnectée du reste du caractère, avec trois pointes aiguisées qui soulignent bien le caractère glacial du courant d’air. C’est un petit détail, mais on imagine bien ces ウ acérés venir mordre la peau des alpinistes et ça participe à l’ambiance…

En-dehors de ça, j’avais surtout noté le souffle épique, pas forcément très habituel chez Taniguchi (plutôt connu pour ses ambiances intimistes, cf. Le journal de mon père ou L’homme qui marche) mais superbement rendu, le caractère jusqu’au-boutiste de Jōji Habu et ses rapports tendus avec le reste de l’alpinisme, et les vrais morceaux de polar dispersés dans les enquêtes parallèles sur Mallory, Irvine et Habu. J’étais un peu passé à côté du cheminement intérieur de Makoto Fukamachi, le photographe-alpiniste, qui fuit Tōkyō sans vraiment savoir lui-même pourquoi, s’accroche à une chimère pour éviter des mises au point importantes et fait passer sa conscience professionnelle au premier plan par peur de ce qu’il découvrirait en s’intéressant à sa vie privée.

Du coup, je me souvenais de Fukamachi comme d’un prétexte, l’individu utile pour raconter l’histoire mais qui n’y prend pas réellement part lui-même — ce qui, reconnaissons-le, est souvent le cas lorsqu’un roman épique utilise un journaliste ou un photographe. J’avais un peu raté son histoire à lui, qui il est vrai n’est pas racontée par gros blocs comme celles de Habu et de Hase mais dispersée çà et là au fil de ce que les précédentes lui évoquent, ou des rencontres justifiées par l’enquête (aaaaah, Ryōko Kishi, je me souvenais bien de son frère mais je l’avais totalement oubliée… ^^ ). Et en fait, ça donne un nouveau tour à l’œuvre, et paradoxalement cette partie-là, traitée tout en finesse et en élégance¹, est beaucoup plus proche de ce que je connaissais de Taniguchi (L’orme du Caucase par exemple).

Et il y a un autre truc auquel j’avais pas fait gaffe. C’est que les montagnes de Taniguchi ne sont pas de vagues monticules sur lesquels on grimpe. Ce sont des monstres, hostiles, terrifiants, avec des parois verticales, des cailloux et de la glace qui tombent du ciel, et se lancer à l’assaut d’une d’elles n’est pas un plaisir distrayant mais une confrontation à ses propres peurs. Y jeter simplement un coup d’œil depuis le camp de base fait rejaillir les démons intérieurs. La montagne n’est pas belle, elle est fascinante, ce qui n’a rien à voir. Et les alpinistes n’y vont pas par plaisir, mais par peur, par nécessité intérieure, sans vraiment savoir eux-mêmes pourquoi ; ils ne cherchent pas forcément la gloire (contrairement à certaines qui sont en train de s’étriper pour savoir laquelle est la première à se taper quatorze 8000²…), ni l’adrénaline, mais le besoin intérieur de faire ce que nul n’a fait, de connaître ses limites quitte à aller au-delà, et peut-être tout simplement le refus d’être dominé par sa peur.

Bref, je suis plus que jamais convaincu : Le sommet des dieux est une œuvre majeure de l’histoire de la bande dessinée, une impressionnante réussite graphique et narrative, un sommet de la littérature d’alpinisme, un polar uchronique³ de haut vol, mais aussi un petit bijou d’introspection et d’analyse psychologique. Certes, ça coûte une centaine d’euros, mais ça les vaut largement.

¹ C’est pas que le reste soit inélégant, mais ça parle de gros bourrins qui grimpent, donc c’est forcément un peu moins fin. ^^

² De toute façon, les esthètes sont catégoriques : c’est ni l’une ni l’autre. On grimpe pas sur une montagne en rejoignant le camp de base en hélico, na.

³ Dans la vraie vie, le corps de Mallory a été retrouvé en 1999, sans appareil photo. Le point de départ du Sommet des dieux suppose que corps et appareil aient été retrouvés dans les années 90, mais que la découverte ait été gardée secrète, l’ascension ayant été réalisée sans permis de séjour.

17 avril 2010

Lou !

herisson26 à 22:25 — Filed under: BouquinsPas de commentaire

géniale bande dessinée de Julien Neel, depuis 2004

Lou est une collégienne parisienne. Elle vit avec sa mère, issue du patelin de Mortebouse qu’elle a fui à la fin de l’adolescence pour les beaux yeux d’un musicien. Éternelle adolescente, celle-ci s’avère incapable de faire la cuisine ou de tenir un rendez-vous, et elle partage son temps libre entre (un peu) l’écriture d’un roman de science-fiction et (beaucoup) les jeux vidéo. Le même appartement sert d’antre à un chat fainéant. Dans l’appartement d’en face s’installe Richard, un ex-montagnard un peu bobo habillé d’un éternel gilet en peau de mouton mort, que Lou se met en tête de caser avec sa mère (Richard, pas le mouton mort !). À Mortebouse vit la grand-mère, veuve acariâtre qui ne s’exprime que par le reproche et le hurlement et ne mange que des choux de Bruxelles¹. Au collège vivent Mina, meilleure amie, K-rine, ado prolo mal dans sa peau au look banlieue, et Marie-Émilie, ado bourgeoise mal dans sa peau au look gothique.

Bref, c’est une série humoristique aux personnages vaguement stéréotypés.

Lou a douze ans. Non, treize. Pardon, quatorze. Ah oui, parce que Lou, des fois, elle se prend pour Buddy Longway : elle grandit. Et rien que ça, mine de rien, c’est rare dans la BD en général et dans la BD humoristique pour la jeunesse en particulier. Dans ce genre-là, normalement, si on rajoute des événements genre naissances, c’est pour avoir de nouveaux personnages avec lesquels s’amuser — Titeuf ne change pas d’âge malgré la naissance de Zizie, Tyneth et Gnondpom n’ont pas évolué depuis Le feu occulte nonobstant² l’arrivée de Sekspyz et Erodravelle…

Rien de cela ici : Lou, sa mère, ses amies, tout le monde vieillit, grandit, régresse, bref, évolue. De même, les personnages sont, comme dans la vraie vie, susceptibles de s’habiller ou de se coiffer différemment d’un jour à l’autre, voire de changer de style en grandissant.

Donc, ce petit détail révèle un truc étrange : Lou ! est une série inhabituellement réaliste pour le genre. Avec une conséquence pour le moins intéressante : Neel peut en profiter pour développer une véritable histoire autour de ses personnages… et une autre conséquence qui surprend à première vue : la série n’est pas strictement humoristique, et ne se gêne pas pour aborder des thématiques carrément lourdes à digérer — l’année de quatrième, dans Le cimetière des autobus, est particulièrement difficile pour le personnage central, mais les rarissimes apparitions du père de Lou (qu’elle croise accidentellement sans qu’ils se reconnaissent) viennent toujours construire une perspective sérieuse et on trouve dès le deuxième tome plusieurs annonces des gamberges à venir.

Du coup, sous couvert de gags parfois très légers, Lou ! a souvent un fond très sérieux, limite psychologique. On notera au passage que le dessin, très approximatif dans le premier tome, s’est stabilisé sitôt les parties sérieuses abordées pour devenir à la fois plus expressif et plus soigné.

On peut regretter dans la série un tome un peu moins original que les autres, Idylles (quatrième de la série), un peu trop axé sitcom. Heureusement, on reprend un meilleur rythme dès le suivant (Laser ninja, dernier paru à l’heure actuelle), et il faut toutefois reconnaître au tome « défectueux » une construction extrêmement soignée, avec des transitions systématiquement travaillées entre les différentes séquences et de nombreux échos entre ce que vivent Lou, en vacances avec ses amies, et sa mère, en tournée de dédicaces.

Dans l’ensemble, c’est donc une petite série extrêmement attachante, bourrée de charme, qui sait tout à la fois être drôle, tragique ou pathétique à bon escient, et peut parfois interroger directement le lecteur sur son rapport avec les personnages³… Bref, que du bon.

Bon, c’est pas tout, mais faut que je me trouve un gilet en peau de mouton mort.

¹ Je ne sais pas ce que Julien Neel reproche au juste aux choux de Bruxelles, mais j’approuve sans réserve ce choix scénaristique.

² Non, c’est pas de la pédanterie, c’est pour éviter de répéter « malgré ». ^^

³ Le « tout le monde s’en fout, des personnages secondaires » de la page 40 de Idylles, par exemple…

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