12 avril 2012

Affiches

herisson26 à 21:48 — Filed under: Air du temps,Photo,Prise de courgeUn commentaire

Entre chez moi et la boulangerie, juste devant la laverie, il y a une dizaine de panneaux d’affichage pour la prochaine élection présidentielle. J’ai pas pu m’empêcher d’y jeter un œil, et je me suis fait quelques réflexions sur les affiches officielles de la campagne. Je vous les mets dans l’ordre de leur présentation, résultat d’un tirage au sort officiel.

1_jolyEva Joly a une affiche, comment dire… Le gros plan sur la tête, franchement, on s’en serait passé : c’est censé faire grand-mère bienveillante, ça fait vieille molle.

L’effet est renforcé par le vignettage (sans doute destiné à intégrer les parties écrites mais qui renvoie l’image quelques décennies en arrière) et la dominante chaude qui fait film vieilli, tandis que la main qui soutien la pommette donne l’impression qu’elle arrive pas à tenir sa tête toute seule. Quant aux lunettes, outre leur couleur ignoble censée rappeler l’écologie, leur positionnement « à la Pivot » donne tout de suite une image d’intello.

Bref, Joly, c’est pas une présidente, c’est une petite vieille qui nous lit les Les histoires du père Castor au coin du feu. Certes, ça adoucit son image, mais je suis pas convaincu que ça soit dans le bon sens.

2_le_penChangement de topo avec Marine le Pen. Portrait frontal, demi-sourire aux lèvres mais absolument pas aux yeux, attitude penchée en avant : Marine vous voit, vous regarde, vous surveille. Un vrai côté Big Brother, inquisiteur et franchement inquiétant, genre « je te vois, toi », et son rictus satisfait fait presque encore plus peur.

Les typographes noteront l’accord discutable entre un slogan à empattement, en minuscules et aéré, et un nom sans serif, gras et en capitales compactes. Le premier donne un air vieillot, un peu conservateur, le second est massif, brutal, presque poing-dans-ta-gueule. Le message est clair : toi qui aimes tendrement la vieille France, vote pour le pit-bull.

3_sarkozyNicolas Sarkozy ne se laisse pas impressionner par les détournements : il a gardé son affiche précédente, déjà sujette à une interminable liste de moqueries.

L’image est évidemment celle du capitaine au long cours, qui mène son navire à bon port… sur une mer d’huile et sans un nuage. Il ignore résolument la crise, en somme. D’ailleurs, il a gardé son costard avec cravate bien serrée (et un nœud symétrique, genre Windsor, symbole du conservatisme), ce qui n’est pas la tenue d’un type qui gère l’urgence en mouillant le maillot.

La colorimétrie est chaude, mais terne, ce qui peut être le symptôme d’un proche évanouissement. Et s’il est tourné vers l’avenir (espace à droite, dans la lecture européenne), celui-ci est vide et plat.

4_melenchonL’affiche de Jean-Luc Mélenchon est intéressante à plus d’un titre. D’abord, c’est la seule à avoir adopté un format paysage, traditionnellement considéré comme plus calme et moins percutant. Ensuite, elle reprend de manière évidente les codes des affiches de propagande communiste : il regarde en haut à droite, vers un avenir radieux, c’est la lutte finale tout ça tout ça. Staline n’aurait pas fait mieux

Le slogan met en avant la notion de « prendre », ce qui est là aussi un thème récurrent chez les cocos, et le parti est plus visible que l’homme : jusqu’au bout, la posture communiste. Petit détail, le costume reprend l’habit bourgeois conservateur, mais le détourne avec un nœud légèrement asymétrique.

Enfin, la colorimétrie est un plus froide que chez Sarkozy (la chemise a une légère dominante bleue), sans doute pour renforcer le contraste avec le fond rouge et se démarquer de la très bleue affiche hollandaise.

5_poutouOn continue dans le gaucho assumé avec Philippe Poutou. Le NPA est un parti de slogans plus que d’idées : on a donc deux accroches, une en capitales grasses, l’autre en bas-de-casse maigre entre guillemets anglais, ce qui est très laid. Symboliquement, le mot « Votez » est celui écrit le plus petit de l’affiche et c’est le seul qui soit grisé, comme si l’option n’était pas vraiment disponible : même au NPA, personne n’envisage qu’on puisse sérieusement voter Poutou.

La photo, quant à elle, et bien… Mauvais montage d’un arrière-plan verdâtre rappelant la manif’ du matin et d’un portrait de carte d’identité retraité par la CCIJP¹, Poutou a peut-être l’air sympa mais il a donne surtout l’impression de sortir d’une barrique de Beaujolais. C’est de loin la photo la plus moche et la moins flatteuse de tout cet article, et pourtant y’a du niveau.

6_arthaudNathalie Arthaud et Lutte ouvrière n’ont, manifestement, toujours pas compris un truc : les gens n’aiment pas lire debout sur un trottoir pendant plus d’un quart d’heure. Même moi, confortablement assis dans mon fauteuil, j’ai pas eu la patience de me taper tout leur tract.

La photo ne rime à rien, n’a pas de message, pas de qualité, elle n’est même pas ignoblement mauvaise comme celle du frère ennemi : elle est plate et banale. Arthaud ne sourit pas, ne revendique pas, n’est pas habillée mais ne ressemble pas non plus à un clodo, bref, elle est totalement transparente, effacée par son programme.

L’idée pourrait être bonne si l’élection se jouait entre électeurs cultivés, patients et appréciant les discours interminables à la Castro ; mais chez les gens normaux, une telle affiche ne devrait jamais être montrée sans réserve de paracétamol.

7_cheminadeJacques Cheminade a un peu le même problème : lui aussi se croit obligé de fournir sa profession de foi sur ses affiches. Remarquez, si ça peut lui faire faire des économies, c’est autant qui ne viendra pas à s’ajouter à l’ardoise qu’il nous a laissée en 95…

Par contraste, la chemise bleue donne un teint rougeaud et le fond de brique ocre rend sa tête moins visible. En prime, le portrait est centré, le regard vers la droite quasiment invisible du faire des yeux quasi-fermés, et la liste d’éléments perturbateurs est longue : menuiserie à droite, reflets à gauche… C’est exactement le genre d’image qu’on montre aux élèves en CAP de photo pour leur dire de jamais le faire.

Au passage, l’utilisation de références à la City et à Wall Street met en évidence les origines anglo-saxonnes du mouvement et l’incapacité de Cheminade à parler aux Français. Je sais, je suis méchant, mais c’est plus fort que moi : je supporte pas ce crétin et je me remets pas de sa présence aux élections.

8_bayrouFrançois Bayrou joue clairement la proximité : le cadrage est serré sans être agressif, l’homme est expressif, jovial et chaleureux (ce qui d’abord nous change du Bayrou habituel, ensuite est largement mieux que les autres austères coincés), le slogan est écrit dans une fonte « manuscrite » qui personnalise l’accroche et met l’accent sur l’union, thème récurrent chez les centristes depuis des lustres.

La photo est un peu granuleuse, mais pas vieillotte pour autant, assortie à un bonhomme qui commence à avoir de la bouteille mais reste dynamique (cravate asymétrique, tenue classe et décontractée), la composition laisse de l’espace vers l’avenir et l’arrière-plan est flou naturellement, sans détourage trop brutal.

Globalement, c’est une très bonne affiche pour quelqu’un veut rassembler dans la décontraction, et c’est la première sur laquelle je n’ai pas vraiment de méchanceté à dire. Même son petit côté « homme d’affaires branché » passe encore relativement bien, et il se la joue presque à la Richard Gere ou George Clooney.

9_dupont-aignanNicolas Dupont-Aignan ne nous fait pas une affiche, mais la « une » d’un magazine à son nom. Le titre en bandeau, l’accroche sur la veste, la photo frontale, tout y est : c’est un panneau à sa gloire.

On sent aussi une volonté d’être inattaquable, sérieux jusqu’au bout et sans faiblesse — il a retiré ses lunettes, au passage. Dupont-Aignan ne sourit pas ; d’ailleurs, si l’on détaille ses rides, on comprend que ça ne fait pas partie de ses habitudes et qu’il passe plus de temps les sourcils froncés que les commissure étirées. Il n’a clairement pas l’air sympa, et sans être aussi frontal en envahissant que Le Pen, il a le regard droit et scrutateur : lui aussi, il surveille ce que vous faites.

Notons que c’est le seul candidat dont je n’ai pas trouvé de fichier de l’affiche officielle ; il s’agit donc d’une photo de l’affiche, publiée par le Nouvel observateur et prise par Daniel Fouray pour Ouest-France.

10_hollandeEnfin, François Hollande propose l’affiche la plus molle de la campagne. Le fond est censé être corrézien, le montage est plat, le regard est frontal mais dépourvu d’agressivité, de curiosité, de sympathie ou de toute forme d’expression.

Petite spécificité tout de même : Hollande est le seul tourné vers la gauche. Rappelons que du fait de notre écriture, nous avons tendance à lire une image de la gauche vers la droite ; ici, la posture donne l’avantage que la diagonale de la chemise attire l’œil vers le visage, mais l’inconvénient dramatique que Hollande se tourne vers le passé. Ce n’est pas une vision d’avenir qui est proposée là ; Hollande est planté dans le passé, et la platitude de l’ensemble ne donne pas l’impression que ça puisse changer — d’ailleurs, le changement tant vanté, il est finalement masqué sur l’affiche : plus maigre que le « c’est maintenant », il est planqué au milieu des écritures.

Dans l’ensemble, c’est donc Bayrou qui a l’affiche la plus efficace : c’est une vraie photo, où il a l’air sympathique et rassembleur, et d’où ressortent tout à la fois expérience et dynamisme. On pourra dire que c’est assez précisément le contraire du Bayrou habituel, certes ; mais photographiquement, ça marche.

Hollande et Sarkozy font dans le consensuel mou, ce qui est fort dommage quand on prétend être le héros qui, contre tous, a sauvé la France de la crise ou l’homme providentiel qui viendra la sauver du petit excité. Ce sont en tout cas les deux qui manifestent l’absence d’avenir : l’un le voit plat, l’autre ne le voit pas. Dupont-Aignan a le même soucis, mais est plus envahissant, plus scrutateur et donc plus inquiétant.

Joly poursuit la campagne de « sympathisation » entamée il y a quelques mois, tentant de casser son image de psychorigide un peu chiante. Mais elle va trop loin, et ce côté grand-mère grabataire ne donne pas envie de marcher dans ses pas.

Mélenchon est soviétique et tient à le faire savoir, et quiconque a déjà appris à décoder une affiche de propagande a froid dans le dos en voyant celle-ci. Le Pen glace aussi le sang, par son côté voyeur qui nous surveille jusque dans les chiottes (non, j’ai pas cette affiche dans mes chiottes, c’est une image).

Enfin, Cheminade, Arthaud et Poutou font leurs photos officielles avec un iPhone première version au détour d’une ruelle. Ils ajoutent éventuellement un coup de détourage à la truelle et affichent le résultat tel quel, sans même une balance des blancs dans le cas de Poutou. Et ils polluent généreusement la lisibilité de leur affiche avec des gros bouts de programme et des slogans surnuméraires, comme s’il fallait absolument parler pour meubler leur propre absence.

¹ Si vous comprenez pas la vanne, cherchez un journaliste et regardez sa carte de presse, ça devrait vous éclairer…

1 avril 2012

C’est parti…

herisson26 à 22:45 — Filed under: La minute geek,PhotoPas de commentaire

CinéphilieAyé, c’est parti : la troisième édition du « Photo a day challenge » a commencé, comme à chaque fois que Ghusse dit un « chiche » aux gens qu’il connaît.

Le groupe Flickr qui réunit les victimes a reçu ses premières photos. Et même sa première mise en abîme.

Étant donné qu’il était prévisible que beaucoup feraient dans le coloré (vu qu’il fait beau sur quasiment toute l’Europe et que ça donne envie de mettre le nez dehors), j’avais dans l’idée de chercher quelque chose de fermé et sombre. J’ai commencé par faire quelques poses longues au niveau le plus bas des Halles : magasins fermés, rideaux baissés, ça rendait pas trop mal.

Et puis, en rentrant, j’ai voulu regarder Hitman et en fait, c’est nul. Du coup, au bout de deux minutes je me suis dit que j’allais faire une photo illustrant l’enthousiasme débordant du cinéphile regardant un vieux navet bien naze.

Après une vingtaine d’essais, c’est celle-là que j’ai gardée. Mes pieds sont plus lumineux que ma tête, ça fera toujours marrer certains, mais surtout ils aident la composition : le droit, coupé, permet au regard d’entrer sans forcer, et le gauche le renvoie vers le haut en diagonale. Le projo, seule source de lumière, et le visage maussade sont ainsi la conclusion naturelle de la navigation.

20 mars 2012

*

herisson26 à 0:15 — Filed under: Photo,Prise de courgePas de commentaire

C’est assommant, parfois, le pouvoir que peut avoir une photo.

Tout à l’heure, une collègue me fait passer un lien. Celui-ci, plus précisément.

Naïvement, je clique dessus.

Je parie que vous aussi, d’ailleurs.

Je jette un œil. Les miniatures d’un album Flickr, intitulé « * », en noir et blanc très dense et contrasté. Okay.

Et puis, il se passe un truc étrange.

Je jette un deuxième coup d’œil. J’ouvre deux ou trois images, celle-ci et celle-ci notamment.

Et là, je bascule.

Dix secondes, grand maximum. C’est le temps qu’il me faut pour passer d’un état dominé par « concentration-boulot en cours » à un état étiqueté « arghnoumpf » — celui où l’esprit décroche, se bloque sur un truc, sur une pensée indéfinie, où plus rien ne semble fonctionner et où écrire un mot est un effort quasiment infini.

Fermer l’onglet en urgence, tenter de me reconcentrer sur mon truc-chose à photos sous-marines, mais ça marche pas. Ces images restent, imprègnent, engourdissent mon esprit, au point que je suis obligé d’y retourner, puis d’y retourner encore pour tenter de les exorciser. Finalement, ce n’est qu’à 18h45 que je boucle ce satané test, qui vu le rythme initial n’aurait pas dû m’occuper passé six heures.

Alors, qu’est-ce que c’est que ces photos ? D’où tirent-elles leur pouvoir ?

Il y a d’abord un phénomène d’accumulation. Ce n’est pas une photo, ce sont soixante-douze photos pour la première page. Et elles sont quasiment toutes sur le même modèle (quelques-unes sortent quand même du lot).

Il y a ces regards frontaux, presque tous tombants, durs et agressifs (et j’ai pas besoin d’agression ces temps-ci). Et ces déséquilibres, ces asymétries systématiques qui tranchent avec le côté direct des regards.

Et puis ces cadrages qui coupent régulièrement une partie du visage.

Et puis, bien sûr, ces noirs et blancs denses, sombres, glauques.

Ces visages, ce sont des fantômes, des morts-vivants, qui jugent et condamnent. Qui ne sortent de l’ombre que le temps de jeter leur souffrance, leur rancœur, leur haine.

Cette page, pour moi, ce sont soixante-douze personnes qui me veulent mort, qui souhaitent m’entraîner dans leur univers morbide, et qui ne diront rien, n’expliqueront rien, n’ont ni raison ni mobile, juste l’implacable volonté de me détruire.

Et les symboles… Des cicatrices, des cigarettes, des aiguilles… Jusqu’à la miniature ci-contre, dont l’ombre floue à droite prend la forme d’une corde de pendu.

La série porte sur des sans-abri. Le but de Jeffries est sans doute de mettre mal à l’aise le petit bourgeois planqué derrière son ordinateur pour lui faire prendre conscience de l’humanité de ses sujets ; mais c’est un échec.

Plutôt que de me mettre mal à l’aise, ces photos m’angoissent, me terrifient, m’agressent à un niveau extrêmement viscéral, au point de me rendre non-fonctionnel pour plusieurs dizaines de minutes — et j’ignore combien de cauchemars je vais faire cette nuit, où ces faces grimaçantes et haineuses risquent de me poursuivre jusqu’à l’aube.

Ces photos sont, pour moi en tout cas, extrêmement violentes, comme si j’étais coupable de tous les malheurs du monde et que ces êtres soient des anges infernaux venus me torturer.

Et quand je vois celle-ci, j’ai tout simplement l’impression d’être nez à nez avec la Mort, qui doit planquer sa faux quelque part et s’apprête à me sauter à la gorge.

Voilà, il est tard, je vais retourner me blottir dans mon lit et essayer d’oublier ces personnes venues déverser sur moi toute leur haine de l’humanité.

Je suis pas sûr d’y arriver.

19 janvier 2012

J’avoue : je m’en fous

herisson26 à 20:05 — Filed under: Air du temps,PhotoUn commentaire

Je dois pas avoir de mémoire. Ou alors, je suis trop jeune con dans ma tête pour me livrer longtemps à la nostalgie.

Mais voilà, franchement, du fond du cœur : je m’en fous.

Pourtant, j’ai eu des appareils Kodak. Mon premier était un Kodak, et il bouffait essentiellement de la Gold (on était pauvres, à l’époque).

Mais voilà : autant je garde une certaine nostalgie du Mat 124G, autant je n’en ai pas pour Kodak en tant que marque. C’est le revers, sans doute, du clic-clac-merci-Kodak : la photo à consommer, pour le quotidien, celle qui ne laisse pas vraiment de trace.

Et puis, surtout, je n’ai pas d’affection des marques. Si j’apprécie le rendu d’un Tri-X (ou d’un HP5+), je suis surtout très heureux de pouvoir le retrouver en trois clics en corrigeant ce que je veux quand je veux. Peu importe si, désormais, ça s’appelle « noir et blanc contrasté granuleux ».

Kodak disparaît (bon, techniquement, il faut dire « Kodak se restructure sous la protection d’une loi anti-faillites », mais je crois pas aux miracles). Okay, c’était une marque historique. Et alors ?

C’était une marque historique parce que, pendant longtemps, elle a su fournir les outils adaptés à ce qu’on voulait faire. Elle disparaît faute d’avoir su continuer dans cette voie et s’adapter à l’évolution des usages. C’est Darwin qui nous parle.

Bien sûr, on peut pleurer pour la vingtaine de milliers d’employés qui risquent de se retrouver sur le carreau dans les mois qui viennent. Mais pendant que Kodak coule, douze autres entreprises se seront créées, dix autres auront fermé… Changer de travail, ce n’est pas nécessairement un drame, même si je conçois que ça soit flippant quand c’est le seul qu’on a eu pendant vingt ans. Et peu importe la marque qu’on a sur sa blouse : l’essentiel, c’est d’avoir de la bouffe dans l’assiette.

Sur le marché aussi, Kodak sera remplacée. En fait, elle l’a déjà été, c’est la raison de sa situation. Elle fut grande, s’est effondrée, voilà : ainsi va la vie. Seul un psychopathe peut mettre sur le même plan la disparition d’une marque déjà remplacée par des outils meilleurs ou similaires, et le départ d’un amour ou la perte d’un ami, qui ont comme tous les humains des qualités que l’on ne retrouvera pas chez d’autres.

Demain, peut-être, Kodak n’existera plus. Et certains pourraient me presser d’avoir une réaction, d’expliquer l’émotion qui doit me saisir face à ce drame historique…

Mais fondamentalement, je m’en fous.

3 décembre 2011

Carnet de route : Αθήνα

herisson26 à 12:25 — Filed under: Carnet de route,PhotoPas de commentaire

C’est intéressant, cette habitude que j’ai prise de faire des carnets de route quand je pars en voyage : ça m’aide à voir où j’en suis dans mes retards de tri de photos. Le décalage entre voyage et publication a en effet tendance à augmenter :

C’est donc une grosse satisfaction que de voir ce délai réduit à à peine plus de trois mois pour mon dernier voyage, qui m’a mené fin août à Athènes dans un groupe de journalistes invités par Sony (merci Marion).

Au programme : Alpha 65 et 77, NEX-5N, sea, sun and… sun again (no sex in job, they say ^^ ).

  1. Vol de jour
  2. La Zona
  3. Désert marbré
  4. The heat was hot
  5. Happy geek

6 octobre 2011

Protégé : Pourquoi je suis déçu

herisson26 à 22:28 — Filed under: Confrères et cons frères,Photo,Prise de courge — Saisissez votre mot de passe pour accéder aux commentaires.

Cet article est protégé par mot de passe. Pour le lire, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :


9 août 2011

Portrait brut ou retouché : faux débat ?

herisson26 à 23:35 — Filed under: Air du temps,Photo,Prise de courge8 commentaires

C’est marrant, comme une publication sur Facebook peut dériver en réflexion philosophique. Cet après-midi, une copine d’un copain, maniaque de photo (et plutôt très bonne dans sa spécialité, soit dit en passant, même si elle est loin d’être seule¹), a partagé une actu assez anecdotique : le studio Harcourt a ouvert une cabine de photogaphie instantanée².

Ça a vite tourné à la critique du style Harcourt, puis à la critique de la retouche elle-même et à la sempiternelle question : est-ce qu’une photo retouchée est une photo ?

À ce stade, un de nos « amis » communs, un certain Benoît Marchal, s’est carrément fendu d’un billet, profitant de ce que j’avais un bail à signer pour le publier avant même que je commence à rédiger le mien. Cependant, comme je pensais pas du tout au même axe que lui, j’ai persisté à gamberger de mon côté, et voilà le fruit de cette réflexion.

Le truc qui m’a accroché, c’est que j’ai moi-même eu droit à un portrait Harcourt, de même qu’une poignée de confrères triés sur le volet pour leurs qualités humaines et professionnelles irréprochables (et parce qu’ils n’avaient rien d’autre à faire un dimanche). La reproduction des portraits Harcourt étant strictement interdite, je ne mettrai ici que l’extrait qui m’intéresse, sous couvert du droit de citation destiné à illustrer une œuvre polémique ou pédagogique.

Donc, de manière générale, un « portrait Harcourt » est caractérisé par un éclairage particulier, donnant un fond non uniforme allant du blanc au noir, un tirage en noir et blanc avec des demi-teintes assez douces, un cadrage en plan poitrine ou en plan américain, et une retouche massive.

franck_harcourt_visageDans mon cas, cette retouche se manifeste particulièrement sur le visage. Normalement, j’ai une ride au milieu du front, signe que je réfléchis beaucoup, et avec un demi-sourire crispé comme ça je commence à avoir des pattes d’oie autour des yeux, signe que j’ai plus vingt ans.

Ici, rien de tout ça : c’est la magie du logiciel utilisé (au hasard, probablement Photoshop) et des huit centimètres d’épaisseur de fond de teint. J’ai dix ans et quinze cils de moins qu’en vrai.

Est-ce grave ? Non. On pourrait même objecter que j’ai l’air plus en forme là-dessus que dans la rue, j’aurais du mal à prétendre le contraire. C’est d’ailleurs souvent pour ça que les photographes de mode, quels qu’ils soient, retouchent les photos qu’ils publient : leur but est de rendre le modèle plus beau qu’il n’est au naturel, pour que l’illustration attire et fasse vendre.

Mais ce n’est pas ce que moi, j’attends d’un portrait. En fait, je n’appelle pas ça un portrait — me traitez pas de facho des mots, y’a des gens qui vont jusqu’à interdire de parler de photo dès qu’on touche à autre chose qu’aux courbes.

Le but d’un portrait, pour moi, c’est de donner une personnalité au sujet. Ça ne veut pas dire le représenter tel qu’il est, sans mise en scène ; ça ne veut pas dire ne pas améliorer tel ou tel détail. Mais la première caractéristique d’un portrait, c’est qu’on doit y trouver la personne photographiée.

C’est une réflexion qui, en ce qui me concerne, ne date pas d’aujourd’hui, mais d’il y a déjà quelques mois. Et c’est déjà d’une certaine manière la maison Harcourt qui avait lancé le truc, lorsqu’un de leurs photographes avait tiré le portrait d’une consœur, hors du studio mais un peu dans le même style.

Le truc qui m’a frappé, c’est qu’au premier coup d’œil, je me suis demandé qui c’était. J’ai eu l’impression de voir une photo officielle de promotion d’un film avec la petite sœur de Romy Schneider dans le rôle principal. J’ai surtout pas retrouvé la fille que je connaissais.

La raison, c’est sans doute que Harcourt a une poignée de styles, desquels ses photographes ne sortent quasiment jamais. Les poses, les éclairages, les cadrages sont très standardisés, ce qui d’un côté donne une identité immédiatement reconnaissable très favorable aux affaires (le style de l’image est une signature Harcourt, au moins autant que la griffe apposée sur les tirages) mais d’un autre côté restreint le champ des personnalités exprimables.

J’ai vu beaucoup de portraits. Des flatteurs, d’autres moins. Mais le portrait réussi est celui qui fait ressortir un bout de personnalité ou une attitude caractéristique du sujet. C’est, du reste, ce que faisait assez régulièrement Luc Roux pour Studio magazine ; je conseille à ceux qui le peuvent de faire un tour au café de l’UGC des Halles pour voir de quoi je parle (très belle galerie, le meilleur truc de tout le complexe des Halles).

Harcourt le fait parfois. Anglade a eu droit à un portrait en diagonale assez inhabituel, Barrichello a gardé sa peau granuleuse et son bouc miniature, et bien sûr Lindon a eu droit à un traitement sublime, très anti-harcourtien quelque part, très éloigné aussi des rôles de gentil qu’il a d’habitude, mais que j’adore absolument justement parce que je reconnais tout de suite que c’est lui, tout en reflétant un aspect de lui dont je n’ai pas l’habitude.

Mais même chez les stars, le style Harcourt est souvent un peu « trop ». Bekthi est méconnaissable, Bouquet ressemble à une caricature d’elle-même jouant une plante verte, Canet est transformé en n’importe quel beau gosse de service… Éteints, lissés, il ne s’agit plus pour moi de portrait mais de photo d’illustration.

On pourrait aisément croire que c’est la retouche qui est ici un problème, notamment le lissage excessif qui gomme toute expression. Mais je crois que c’est la démarche elle-même qui, loin de chercher à montrer une personne, vise à assurer une illustration au style constant, selon les critères de beauté en vogue.

C’est sans doute idéal pour publier dans un magazine, mais je doute fort que ce soit ce que recherchent les gens qui viennent se faire tirer le portrait.

¹ Ceci s’appelle de la lèche, c’est destiné à m’incruster à leur prochaine sortie photo. J’ai même pas honte.

² Au quotidien, vous dites sans doute « Photomaton », mais c’est comme « Canadair » pour « bombardier d’eau » ou « Frigidaire » pour « réfrigérateur » : faut pas.

18 juillet 2011

Mont Aiguille

herisson26 à 23:06 — Filed under: Carnet de route,PhotoUn commentaire

Le Mont Aiguille est un pic historique. C’est là, dit la légende, qu’est né l’alpinisme, lorsque Charles VIII chargea Antoine de Ville de rejoindre le sommet, ce qui fut fait en juin 1492 : c’était la première fois qu’un groupe escaladait une montagne sans autre raison que de s’y rendre les premiers.

De nos jours, il reste le pic idéal d’initiation à l’alpinisme rochassier. Il convient donc d’éviter de s’y rendre aux beaux jours estivaux, en particulier le week-end, et en particulier sur un week-end prolongé. C’est donc tout naturellement que Ghusse a sélectionné le 16 juillet pour proposer d’en faire l’ascension.

P7160021_v3

Ça commence, comme souvent hélas, par une marche d’approche. On décolle à 7h50, après être partis de chez mes vieux à 6h15. La Richardière, 1070 m d’altitude, trois kilomètres et demi de marche au programme. Ghusse ouvre la route, sur un rythme nettement supérieur au mien : dès l’invitation, je craignais d’en chier sur cette partie, à la fois par manque d’entraînement et par manque d’acclimatation à l’altitude, j’ai pas été déçu.

Après vingt minutes, Ghusse fait une pause : il est en fait aussi trempé que moi et ne m’a mis que vingt secondes dans la vue. Il va ensuite adoucir son rythme progressivement, au point de finir par me ralentir, ah la la, les jeunes, quand même, c’est plus ce que c’était.

9h, col de l’Aupet, 1640 m. Mine de rien, je suis agréablement surpris : à mon grand âge et avec mon manque d’entraînement, je pensais plus faire 3,5 km à 16 % de pente moyenne en une heure dix. On s’arrête pour la photo, on boit un coup, puis on rattaque le dernier bout de marche : il reste deux cents mètres de dénivelé pour arriver au pied de la paroi.

Là, contournement par la gauche, à la recherche de l’anneau qui marque le début de la voie normale. On croit trois fois l’avoir dépassé, mais non, il est là. Le temps de démêler les cordes, on laisse passer deux groupes : la voie normale du Mont Aiguille est à l’alpinisme amateur ce que l’autoroute A7 est aux déplacements Paris-Marseille.

P7160029_v3

Il faut dire que c’est une voie excessivement simple : cotée PD+, elle exige selon les sources un niveau minimal d’escalade de… 3+ à 4. Oui, c’est comme une échelle, quoi, avec des barreaux un peu irréguliers. Marco et moi progressons donc à corde tendue, avec le rappel de 2x50m. C’est, soit dit en passant, une petite connerie : certes, on a plein de points d’assurage entre nous, mais on doit aussi parfois faire un effort démesuré pour tirer la corde, comme si on transportait un jerrican plein avec soi.

J’ouvre la première section, jusqu’au départ de la partie câblée. Là, je fais des photos d’une main pendant que Marco, qui ouvre la deuxième section, vient de s’enfiler dans la brèche entre le Mont Aiguille (à gauche) et la Vierge (à droite).

P7160030

Je profite d’un arrêt de Marco pour me retourner juste avant de plonger derrière la Vierge : c’est le passage le plus aérien de la voie. Puis je m’enfile dans la gorge, étroite et à moitié confortable, et je jette un œil à droite en arrivant sur la plate-forme.

P7160034

Les rochers du Parquet, encadrés entre l’Aiguille et la Vierge, c’est bô.

Lorsque je veux poursuivre, j’ai la surprise de voir la corde partir à droite de la plate-forme… et plus encore d’y trouver un gros anneau d’assurage trois mètres plus haut : Marco a trouvé la voie principale, que j’avais ratée en 99 (j’ouvrais cette section, devant Ghusse), passant à gauche dans une cheminée où je m’étais dit qu’ils étaient gonflés de pas avoir mis un seul clou. Ah ben si c’était pas la voie, je comprends mieux. ^^

Au-dessus de ce passage, hésitation sur l’itinéraire : on se regroupe, on jette un œil au topo. C’est à droite qu’il faut aller, je repars en tête. Cinq mètres de grimpée, ah, ça y est, j’ai plus aucun doute sur l’itinéraire : ce passage-là, je m’en souviens parfaitement bien…

P7160037

Les « Meules » est le passage chaud de la voie, celui que certains cotent en 4. Pas très aérien, mais plutôt engagé : le rocher surplombe d’une bonne dizaine de mètres la vire d’en-dessous. Du coup, c’est un véritable piège, qu’illustre bien cet inconnu que Marco a laissé passer avec sa cordée : l’instinct de sûreté pousse à rester au fond de la gorge, mais alors on risque de se coincer comme un con entre le rocher d’en bas et celui d’en haut. En fait, la bonne solution est de faire un croisement de pieds pour envoyer le droit le plus loin possible, puis de tourner accroupi, le cul généreusement au dessus du vide, pour poser le pied gauche de l’autre côté. Plus facile à dire qu’à faire, surtout en tête, mais quand on connaît le truc ça passe tout seul.

Vingt mètres plus loin, arrivée au pied des dernières cheminées.

P7160040

C’est le passage le moins intéressant de la voie : sur les cinquante derniers mètres à peu près, une succession de ressauts de cinq à six mètres au fond d’une gorge. En prime, c’est la partie où le côté autoroute est le plus évident : les débutants hésitent souvent un peu et certains points sont un peu chiants pour poser des relais. Du coup, ça s’entasse et ça poireaute… Idéalement, il faut arriver ici avant tout le monde, faire un relais sur le premier anneau, mettre un maximum de quincaillerie sur le premier de cordée et finir à corde tendue jusqu’à la sortie.

L’autre truc qui fait que j’aime vraiment pas cette section, c’est que c’est celle où l’on est sous tout le monde, où il y a plein de cailloux par terre, et où lesdits cailloux dégringolent donc sans jamais pouvoir s’évacuer sur le côté. Le casque est, rappelons-le, absolument indispensable pour grimper au Mont Aiguille, et j’ai rentabilisé le mien (acheté il y a deux semaines) dès cette première sortie : quelques secondes après cette photo, un morceau de quelques dizaines de grammes décroché par le premier de la cordée précédente m’est tombé en plein sur le pariétal, après avoir percuté l’épaule de sa seconde et contourné son troisième. J’en serais peut-être pas mort, mais j’aurais certainement dégueulassé des kilomètres de compresses avant d’arrêter de saigner… Comme disait l’autre : sortez couvert.

C’est logiquement Marco qui ouvre cette quatrième et dernière partie. Je le laisse faire vingt mètres, puis je m’encorde, enroule le reste du rappel et le fous dans le sac : ras-le-bol d’avoir cinquante mètres de corde qui traînent, c’est lourd à tirer et il faut hurler pour s’entendre. La prochaine fois, promis, on commence comme ça. ^^

P7160042

J’arrive en haut à midi et demie, après donc près de trois heures de grimpe. Là-dessus, une bonne demi-heure a été perdue à attendre l’avancée d’autres cordées, ça fait partie du jeu. Surprise, y’a du réseau, j’en profite pour noter ma position : c’est .

Un quart d’heure plus tard, la deuxième cordée, menée par Ghusse, arrive. C’est l’heure des photos, avec Cindy à gauche et Marco à droite…

P7160043

Julien, content…

P7160044

…et Ghusse, planqué derrière son appareil (là, on a marché jusqu’au sommet : l’arrivée de la voie normale est là où le sentier se jette derrière le petit pic à droite).

P7160046

Coup d’œil au paysage, ici (au nord-est) la falaise est quasiment à pic sur trois cents mètres et super friable : c’est la face considérée comme « in-grimpable » du Mont Aiguille, du fait des risques d’éboulements.

On mange, on repart à la descente. Quelques petits rappels, un peu de dés-escalade dans les Tubulaires. On guette l’accès au rappel du pin, facile à rater : à chaque étranglement, à chaque brèche, on jette un œil à droite pour voir si c’est là, mais c’est jamais là.

C’est en arrivant en bas d’un rappel de 40 m que je reconnais l’endroit et me souviens brutalement que le rappel du pin est le deuxième, et non le premier, de la descente. Je me frappe le front genre « bon sang quel con », les autres me rejoignent, et c’est parti pour le plus beau rappel de la région…

P7160049

…totalement déconseillé aux débutants, puisqu’il finit en fil d’araignée, avec retournement au milieu pour prendre appui sur le rocher en face — ici, Marco est sur le rocher de départ, et il va arriver sur celui en bas de l’image.

La gorge entre les deux rochers est particulièrement étroite et sombre, c’est très très beau. On descend tranquillement avec un peu de désescalade…

IMAG0014_1

…et la sortie de la gorge fait presque bouche de grotte en spéléo.

Y’a plus qu’à descendre. Là, on fera en 35 minutes ce qu’on avait fait en 50 min à la montée, mes genoux s’en souviennent encore. Mes chaussures, à peine cassées (quoique j’aie mis un point d’honneur à les porter aussi souvent que possible ces deux dernières semaines), sont rentabilisées aussi sûrement que le casque : je sens plusieurs fois, sur des racines instables, la tige s’appuyer sur une cheville et m’indiquer qu’avec des pompes de ville, je finissais à cloche-pied et me payais deux semaines de plâtre en rentrant.

Tout n’est pas parfait pour autant :

IMAG0016_1

Excessivement fragilisée par trois ans de marche exclusive en terrain plat (Montmarte, ça compte pas comme montagne), la peau de mes talons n’a pas apprécié de redécouvrir ce que c’était que de la montée. Heureusement, mes pompes parisiennes appuient un peu plus bas et j’arrive à marcher à plat presque normalement.

Enfin, pour l’anecdote, on notera que ce week-end s’est terminé par un retard de 40 min de mon TER bondé pour Grenoble (panne d’un train montant en gare de Clelles, interdisant tout croisement entre Lus et Monestier et foutant donc un bordel monstre sur la ligne), qui m’a fait rater le TGV pour Paris. J’ai donc eu mon premier…

IMAG0017_1

…repas-dédommagement de la SNCF : on devait arriver à 19h07, on est finalement déplacés sur un train partant de Grenoble à 19h21. Deux heures d’attente à Grenoble, heureusement avec distraction (d’une part, l’escale SNCF avec les gens qui réclament, la recherche d’informations et la distribution des paniers-repas ; d’autre part, une prof très sympa et ses deux gamines très vivantes, rencontrées dans le TER), puis on nous entasse dans… la voiture-bar du TGV, en attendant le départ pour voir s’il restait des places assises.

Folklorique, très français (dans quel autre pays on stocke les gens dont on sait pas quoi faire au bar ?), assez amusant aussi (enfin, pour ceux qui n’ont pas deux gosses impatientes à occuper ^^ ), une espèce de bordel organisé très distrayant, et puis finalement arrivée Paris-gare de Lyon vers dix heures et demie, dodo, métro, boulot.

9 juin 2011

Cadrage a priori

Aujourd’hui sort dans nos contrées un appareil précédemment réservé au Japon, le Sigma DP2x. Ce total non-événement a fait resurgir chez certains un vieux débat, illustré par cette remarque d’un forumeur des Nums :

C’est aussi un des plaisirs de la photo que d’essayer de réussir un maximum à la prise de vue, avec un minimum de post-traitement, y compris au niveau du cadrage.

C’est marrant, mais je me rends compte que je n’ai jamais abordé ce sujet ici. Pourtant, c’est un truc qui m’agace prodigieusement chez beaucoup de gens : la façon dont ils vous prennent de haut (c’est pas forcément le cas de ce lecteur, notez bien) parce que vous avez osé parler de recadrer une photo.

Certains de mes confrères, des auteurs d’ouvrages sur la photo et des maîtres auto-proclamés vous expliquent que tout doit être fait à la prise de vue, que vous devez surveiller cadrage, réglages et éléments parasites dans votre viseur (vous ne photographiez pas avec un compact, quand même ? Pouah !), et que si vous n’y arrivez pas, vous êtes mauvais.

Je n’ai pas la prétention d’être un grand photographe. Je fais peu de photos en dehors des occasions professionnelles, et je suis dans l’âme plus reporter qu’artiste. Je ne suis pas un exemple de subtilité, et j’ai tendance à privilégier des rendus caricaturaux qui provoqueraient un haut-le-cœur chez beaucoup d’esthètes (cf ici, ici, ici, ici et tout cet album par exemple).

Et je m’éclate parfois bien avec des compacts, que je tiens à bout de bras comme n’importe qui, et avec lesquels je fais des photos qu’il vaut mieux pas regarder de près.

Et devinez quoi ? Tout surveiller dans le viseur, ça m’emmerde. Je surveille mes sujets, j’essaie de trouver le bon point de vue en utilisant mes pieds au besoin, j’essaie d’avoir un minimum d’organisation de mon image et de prendre gare aux éléments chiants genre pylône électrique, passant encombrant ou poubelle pleine, ça me paraît l’essentiel. Le cadrage, je le fais approximativement, déjà parce que les zooms des compacts sont souvent pas très précis pour s’arrêter pile à la focale voulue, et surtout parce que je n’en vois pas l’intérêt.

Rappelez-vous. Il y a quelques années, vous utilisiez des bons gros 6x6 de chez Blad ou, si vous étiez pauvres comme mon paternel, de chez Yashica. Et bien entendu, vous ne recadriez jamais, parce que vous ne faisiez que des photos qui s’harmonisaient parfaitement dans un cadre carré ? Arrêtez une seconde de vous payer ma tête : à part quelques images bien particulières, le format carré ne se prête qu’au portrait, et encore pas sous tous les angles. Je suis un grand fan du carré, ma série sur PJ Harvey en atteste, mais 90 % du temps, ça ne va tout simplement pas.

Et les amateurs qui sortaient des rouleaux de 120 exposés en 6x6 passaient la plupart du temps leurs soirées sous l’agrandisseur, à masquer ici ou là pour tirer des positifs rectangulaires, au format 3/2 ou 4/3 ou n’importe quel autre. Autre détail : ils n’avaient rien à foutre de l’horizontale, puisqu’il suffisait de la rétablir en faisant pivoter un peu le négatif dans l’agrandisseur. Le gros intérêt du moyen-format pour les amateurs, c’était ça : fournir un original aussi manipulable que possible tout en conservant une définition suffisante pour le but visé après des découpes brutales. On avait un 80 mm, on cadrait large et on retaillait joyeusement.

D’ailleurs, les fabricants de reflex en étaient l’écho : le viseur 100 % était largement ignoré avant le numérique. Même sur du 24x36, le viseur couvrait 90 % du champ, et on virait les éléments parasites en bordure au tirage voire au massicotage.

Le viseur 100 %, on en a surtout entendu parler quand on a vu débarquer des reflex numériques. Les images du D1 et de l’EOS 1D n’atteignaient pas les 3000 pixels de large, taille permettant péniblement de tirer une image de 25 centimètres. Pour faire une double page de magazine, il fallait déjà compter sur une qualité d’impression médiocre pour ne pas trop distinguer les pixels. Là, oui, cadrer parfaitement avait un sens, parce que la définition était insuffisante.

Par la suite, on a retenu ce critère, violemment mis en avant comme un avantage ultime lorsqu’il est arrivé sur les boîtiers amateurs — D300, puis K-7 et EOS 7D, puis D7000. Mais franchement, aujourd’hui, est-ce vraiment utile ? Pour moi, on a retrouvé la situation connue avec les films depuis les années 60, assez fins pour permettre un tirage de qualité même avec un petit recadrage. Je suis très sensible à la construction et à l’ergonomie d’un appareil, mais un viseur 100 %, c’est une exigence obsolète.

Et quelques-unes des photos les plus connues sont des recadrages. L’image emblématique de Guevara par Korda, prise à la volée avec un petit télé, doit représenter à peu près la moitié de l’image d’origine (cf. la planche contact : c’est la première, en cadrage horizontal, qui a été retenue). Le deuxième planter de drapeau à Iwo Jima de Rosenthal est aussi très souvent présenté dans un cadrage plus serré que l’original, pour amener la hampe dans l’angle et rééquilibrer la composition…

Je viens de vérifier : la photo la plus récente de ma galerie Flickr qui n’ait pas été recadrée est celle-ci. Elle a six mois. Et c’est un quasi-hasard.

Il arrive, bien sûr, que le cadrage initial d’une photo me plaise. Après tout, comme je l’ai dit, je cadre avant de déclencher, même si « approximativement » était le mot-clef de cette phrase. J’ai notamment le réflexe de décentrer après une mise au point centrale quand je prends des visages. Et il arrive que dans cet approximatif, je tombe sur quelque chose que je déciderai de garder.

Mais me prendre le chou sur une histoire de cadrage a priori, alors que cadrer a posteriori est facile et indolore avec tous les appareils modernes (je ne parle pas du DP2x et des autres 5 Mpx du marché), alors que je peux faire sauter la moitié d’une image en gardant de quoi tirer un 20x30 cm, je ne classe plus ça dans la méticulosité : c’est du masochisme. Je respecte totalement les masochistes, il ont le droit de se faire plaisir comme ils le souhaitent et si ça les amuse de passer deux minutes à cadrer, tant mieux pour eux.

Mais pour ma part, je préfère me concentrer sur ce à quoi je ne pourrai plus rien après avoir appuyé sur le bouton : l’agencement des scènes, des sujets, l’élimination des parasites, l’équilibre de l’image.

L’équilibre de la photo, ça viendra à tête reposée.

30 avril 2011

Exhibitionnisme artistico-commercial

Jeudi soir. Conférence d’une marque d’appareils photo américaine (pour ceux qui se demandent laquelle : celle qui ne fabrique ni turboréacteurs, ni centrales nucléaires). Présentation des appareils, okay, RAS. Puis, buffet et prise en mains dans la pièce à côté.

Décoration classique pour ce genre de truc : écrans diffusant les vidéos des appareils, photos présentant notamment les « filtres artistiques » intégrés… Ah si, un truc plus inhabituel : deux jeunes femmes, habillées en tout et pour tout d’un string et de chaussures à talons, peinturlurées de vert, de bleu et de jaune des pieds à la tête.

Vous voyez le rapport avec le schmilblick ? Moi pas.

Je vais encore une fois passer pour un prude pisse-froid réactionnaire. J’ai un confrère qui, dans un magazine papier, vous explique tous les mois comment suivre son magnifique exemple sur une thématique particulière : photographier au 24 mm, au 85 mm, en noir et blanc, en high-key, à la montagne… et qui, avec la même régularité, vous montre une femme à poil au 24 mm, une femme à poil au 85 mm, une femme à poil en noir et blanc, en high-key, à la montagne… Ça a tendance à m’exaspérer profondément, parce que l’art n’y devient qu’un alibi pour transgresser gratuitement et à peu de frais un tabou de notre société judéo-chrétienne : la nudité¹. Et surtout, parce que s’il réduit régulièrement les femmes à des objets décoratifs dans ses photos, il n’en fait jamais autant avec des hommes.

Là, c’est le stade suivant. On montre une femme à poil (peinte, okay, euh… Ça change quoi ?) dans le but unique de vous fourguer un produit qu’on sait ne pas pouvoir vous vendre pour ses qualités propres. Les psychanalystes vous expliqueront qu’ils s’agit de manipuler (il y a en anglais une expression imagée que j’aime bien : « mind-fucking », littéralement « baiser le cerveau ») les traces d’instinct reptilien du cerveau mâle, d’y provoquer un désir qu’il ne pourra assouvir et de lui fournir simultanément un pis-aller lui permettant de se laisser aller à une pulsion de possession — provoquer le « je veux ça », le transférer en « je veux quelque chose », et vendre quelque chose. C’est pour ça qu’on met des quantités de bikinis au Salon de l’auto, connu pour attirer surtout des mâles reptiliens, et qu’on en présente beaucoup moins au Salon solutions Linux, qui réunit plutôt des mâles asexués, ou au Salon de la robe de mariée, fréquenté presque exclusivement par des femelles qui n’ont souvent pas tout à fait le même instinct.

Petite précision tout de même. Peinte, oui, ça change quelque chose, si j’en juge par la réflexion d’une consœur présente sur place : « boah, peinte comme ça, finalement, on voit rien de plus qu’en maillot de bain ». Sauf que.

Sauf que consciemment, on ne voit rien de plus qu’en maillot de bain. C’est vrai, en fait, on voit même plutôt moins : il est plus difficile de lire les formes brisées par les projections de peinture. Mais on l’a dit : ce type d’opération s’adresse avant tout au siège des pulsions, cerveau reptilien pour les biologistes, Ça pour les psychanalystes. Or, il n’y a pas si longtemps, à une époque où notre lobe frontal et notre Moi étaient moins importants mais où notre cerveau reptilien était quasiment identique à ce qu’il est aujourd’hui, il était rare qu’un corps soit bien éclairé. Nous étions arboricoles. Les humains étaient éclairés de lumières tremblotantes, filtrées par les feuilles et les troncs. En ces temps reculés où l’on ne connaissait même pas l’alexandrin avec rime à l’hémistiche, les tons « forêt », vert, marron, étaient l’éclairage ordinaire de l’humanité, et les ombres n’étaient jamais homogènes sur un corps comme elles le sont depuis qu’Edison a inventé l’ampoule.

En maquillant ainsi les demoiselles exhibées, dans des tons vert-bleu-ocre principalement, on coupe l’accès à l’observation consciente, mais l’œil instinctif, celui qui distinguait une femme à travers les branches sous l’éclairage aléatoire de la canopée, réagit tout de même. L’objectif ne change pas : provoquer une pulsion que le sujet est censé assouvir en achetant une voiture ou un écran plat, ou en l’espèce qu’il est censé associer au produit qu’on avait présenté à sa conscience pour qu’il dise du bien de cet appareil médiocre. Ce but est juste lui aussi maquillé, masqué, derrière des « ah ben finalement on voit rien ». Si j’ai tendance à considérer le « nu artistique » comme du porno pas assumé (comme le porno, il joue sur un tabou et des pulsions, mais l’enrobe d’un prétexte artistique), le « body paint » est un nu artistique pas assumé, et dans un environnement commercial c’est le niveau ultime du « mind-fucking ».

Et je n’aime pas qu’on essaie de manipuler mes neurones.

L’autre truc qui me gêne, c’est que en présentant ainsi des corps dénudés, on réduit symboliquement un être humain au rôle de pure décoration. On réduit un cerveau à son emballage. Et surtout, ce sont toujours des femmes qui sont ainsi utilisées, comme si elles seules étaient réductibles à des objets, de même que mon confrère ne présente jamais un homme à poil au 24 mm, un homme à poil en high-key ou un homme à poil en extérieur. Je suis le premier à dire qu’un corps masculin, c’est moche, mais dans ce paragraphe je ne parle plus d’esthétique mais d’équité. Certains, après tout, se déplacent aux concours de culturisme ou aux strip-teases masculins, c’est bien que le corps mâle peut plaire ; donc, la moindre des choses serait que les mâles soient eux aussi réduits au rôle de tas de viande décoratif.

On me dira peut-être que c’est la nudité qui me gêne. Je l’ai pensé moi-même, jeudi soir, en voyant l’absence de réaction des consœurs à qui j’expliquais ceci (euh, avec moins de détails, hein), qui me disaient elles-mêmes qu’un corps féminin était plus esthétique et qu’il était logique de montrer des filles plutôt que des mecs, et que c’était pas choquant de montrer des seins dans une conférence de presse sur du matériel photo. J’ai envisagé être un peu prude sur le sujet.

Mais à la réflexion, je rejette l’argument. Ce qui me dérange en l’espèce, c’est que ça n’a rien à voir avec le sujet, et que c’est néanmoins mis en avant. La nudité ne me gêne pas lorsqu’elle fait partie de l’environnement naturel : par exemple, au Salon de l’érotisme ou dans une conférence sur la chirurgie mammaire, je trouverais normal de tomber sur des paires de seins.

Dans la même logique, il m’est arrivé plus d’une fois de me baigner à poil avec des amis, masculins et féminins, parce que c’est plus pratique quand on veut juste piquer une tête en attendant que les grillades cuisent, ou que la météo avait annoncé un temps trop moche pour qu’on ait pensé à prendre un maillot, ou qu’on préfère bronzer de manière homogène ou encore pour ne pas avoir une partie du corps qui gèle sous un maillot humide pendant que le reste grille au soleil. Je dois même avoir des photos qui traînent quelque part sur mon disque dur, mais là encore, ça n’est pas un problème : la nudité y est une circonstance annexe, pas une volonté délibérée, mise en scène et transformée en sujet à part entière juste pour jouer avec un tabou judéo-chrétien.

Bref, la nudité ne me gêne pas. L’exhibitionnisme, oui — et lorsqu’il y a volonté commerciale avec, c’est pire.

¹ Rappelons à ceux qui soutiennent ce tabou comme naturel et laïque que nos ancêtres étaient nus et que nos enfants sont naturistes jusqu’à ce qu’on leur apprenne à avoir honte, ce qui est étonnant pour un « interdit naturel ».

Quant à la racine biblique, elle est difficile à évacuer dans la mesure où la première chose qu’Adam et Ève découvrent en croquant le fruit de la connaissance, c’est la honte de la nudité : « elle prit de son fruit et en mangea ; elle en donna à son compagnon, qui était près d’elle, et il en mangea. Leurs yeux s’ouvrirent, et ils surent qu’ils étaient nus. […] L’Éternel appela l’homme et lui dit : “où es-tu ?”, et il répondit : “j’ai entendu ta voix dans le jardin, et j’ai eu peur parce que je suis nu, et je me suis caché”. » (Genèse, chapitre 3, paragraphes 6 à 10) Il est notable qu’Adam n’a donc pas peur de la punition divine ou des conséquences de son infraction : le seul truc qui le gène, c’est qu’il est à oualpé.

Page suivante »

Powered by WordPress