25 mars 2012

Bellflower

herisson26 à 18:28 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissantPas de commentaire

expérience de Evan Glodell, 2008–2011

Inracontable, inrésumable, incritiquable. Bellflower est un énorme bordel, le fils naturel d’Easy rider, de Thelma et Louise et de Max Max, une histoire d’amour, de haine et d’apocalypse, une descente aux enfers sous LSD, un cauchemar fantasmatique où réalité, rêve et gamineries se mêlent inextricablement.

Techniquement, le parti-pris d’un tournage crasseux, avec des poussières sur l’objectif et un rendu façon film périmé développé dans des produits tournés, surprend mais colle parfaitement au film, le montage est aussi bordélique que réussi, les acteurs sont portés par autre chose que leur salaire (le tournage a eu lieu en 2008 et rien que la préparation de la Skylark a dû bouffer une bonne part des 17 000 dollars de budget total), et ce film quasi-amateur accroche par le talent des gens qui l’ont fait.

Je saurais pas quelle note mettre à ce road-love-bad-trip hallucinatoire, mais une chose est sûre : ça fait son effet.

15 octobre 2011

Drive

herisson26 à 19:29 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissantPas de commentaire

pur joyau de Nicolas Winding Refn, 2011

Soyons clair : la dame qui a porté plainte contre la production pour bande-annonce mensongère a quand même bien raison. Enfin, elle a raison de dire que la bande-annonce est mensongère. Elle a pas raison de se plaindre : le film est bien mieux que ce qu’on pourrait croire.

J’ai donc été voir Drive dans l’idée de me faire un polar avec un peu d’action et des courses-poursuites, bref, un Bullit ou un Le marginal. Le truc qui, bien fait, aller gagner vite fait ses quatre étoiles et me détendre le cerveau.

Et c’est pas du tout ce qui s’est passé.

Drive est un petit bijou d’émotions, vraiment. Et un drame psychologique, totalement. Et un film noir, résolument. Quant au film d’action, ça sera plutôt « modérément »… Et c’est ça qui est bien.

Par où commencer les applaudissements ? Allez, un réalisateur, ça fait toujours une cible facile.

Nicolas Refn n’est pas un inconnu. Il a pondu Branson, dans lequel il montrait une maestria graphique peu commune et une fâcheuse tendance à tourner en rond, puis Le guerrier silencieux, qui prétendrait au titre de pire film de la décennie si Lars von Trier n’avait pulvérisé l’échelle de notation avec Antichrist.

Ici, on retrouve sa maestria. Rythme parfaitement étudié, lent comme pour mieux se différencier des polars ordinaires, virtuosité parfois discrète de la caméra, étude soignée de chaque plan mais sans volonté de tape-à-l’œil excessif… Tout cela est aussi superbement porté par la photo de Newton Thomas (pas vraiment un inconnu : c’est le directeur de photo attitré de Bryan Singer), graphique, soignée, cadrée et éclairée jusqu’au sublime, qu’il s’agisse de souligner l’ambiance sombre d’un polar désespéré ou de magnifier les instants de vie lumineux — jamais encore on n’avait filmé les débris déposés par une rivière avec autant de beauté. L’ensemble peut aussi virer au trash, avec du sang qui dégouline bien comme il faut pour souligner la descente progressive aux enfers du personnage principal : c’est beau et gore, c’est sombre et lumineux, c’est posé et vif, bref, c’est grand.

Et les acteurs, alors ? On peut en dire du mal ?

Non. Moi vivant, on peut pas. Ryan Gosling pourrait avoir un côté beau gosse de service un peu énervant, mais son personnage ne le lui permet pas : taiseux, sombre, implacablement efficace, il a quelque chose du Tueur de Matz et Jacamon, l’exact contraire du pilote de Jours de tonnerre. Du coup, le beau gosse devient introspectif, glacial, antipathique et fascinant comme un python, tout en brutalité rentrée, et l’on n’est presque pas surpris de le voir flirter du côté de l’illégalité et de sortir un bon lot de violence lorsqu’il se lâche ; dans le même temps, il sera tendre, souriant et détendu quand sa route croisera celle de la blonde au gamin, cette dualité étant poussée jusqu’à alterner dans la même séquence tendresse complète et brutalité implacable.

Ah oui, parce qu’il y a une blonde. Carey Mulligan. Et même en mettant de côté mon problème récurrent avec les blondes au minois sévère, je dois l’admettre : elle est parfaite. Que peut faire une mère solitaire dont le mari est en prison, sinon tirer un peu la gueule et veiller sur son fils ? Carey fait ça admirablement, et elle s’illumine tout aussi admirablement lorsque son voisin la fait sourire un peu.

Il serait enfin injuste de passer sous silence l’excellente prestation de Bryan Cranston, à cent lieues des rôles que je lui connaissais (père de Malcolm ou prof dealer). S’il joue toujours un paumé, celui-ci n’est pas drôle, mais plutôt pathétique et maladroit, et ça lui va extrêmement bien.

Concluons avec un mot, tout de même, sur le scénario, beaucoup moins con que ce à quoi je m’attendais. Plus que les scènes de poursuites (avec hommages ponctuels, assez bien faits pour rester discrets, à quelques références comme Bullit) ou les histoires de mafieux, c’est la relation entre le chauffeur et sa voisine qui est au centre de l’histoire. Et cette relation n’a pas grand-chose à voir avec les grandes histoires d’amour du cinéma : ils sont aussi taiseux l’un que l’autre, aussi mal à l’aise avec les sentiments, aussi maladroits et distants, avec l’ombre du père qui plane et le fils qui traîne dans leurs pattes ; ils sont également fort vrais et parfois extraordinairement mignons, se rapprochant peu à peu au fil de petits détails. On leur doit, au passage, une très belle scène de roulage, qui donnera à coup sûr envie de sauter dans une voiture faire un tour au soleil couchant, et quelques-uns des plus beaux non-baisers de cinéma (vous savez, ces moments rares où les yeux se dévorent et où les corps ne bougent pas).

Il y a tout de même une petite faiblesse, et je vous masque le texte pour vous aider à sauter ce paragraphe si vous n’avez pas vu le film parce que ça risquerait un peu de vous gâcher le plaisir : un final à la version ciné de Blade runner. Autrement dit, un étonnant semi-happy-end qui ne colle pas tout à fait avec le reste du film, et derrière lequel j’entends presque la voix du distributeur soufflant « vous n’allez pas couper là, je veux pas de suicides dans mes cinémas ».

Au final, Drive est un film fort, beaucoup plus fort que ce que laisse croire sa bande-annonce, plus intelligent, très mignon et émouvant, superbement filmé et admirablement interprété, que je considère d’ores et déjà comme un élément indispensable à la culture de tout cinéphile un tant soit peu averti.

16 avril 2011

Californication

herisson26 à 14:45 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissant,dépasse les espoirsPas de commentaire

de Tom Kapinos, depuis 2007, **** tirant sur le joyau absolu

Commençons par un truc léger pour accompagner la lecture. Je sais, elle parle pas de musique, mais ça colle d’autant mieux à la série… ^^

Hank a un problème. Oh non, ce n’est pas que, comme tout bon écrivain tué par un opus à succès — God hates us all — suivi d’une adaptation foireuse au cinéma — Crazy little thing called love —, il n’arrive plus à écrire une ligne. Ce n’est pas non plus que sa femme s’est barrée, emportant au passage sa fille, pour un type aussi riche, mais rangé, stable, fiable. Ce n’est pas non plus le phare manquant à sa Porsche 911 — cabriolet type 964, pas ces saloperies de 993 qui lui ont succédé —, son égocentrisme arrogant ou son goût immodéré pour n’importe quel alcool fort. Ce n’est même pas son nom de famille, Moody¹, qui résume pourtant si bien le personnage.

Non, le problème de Hank, c’est qu’il aime les femmes. Toutes. Son ex bien sûr, mais aussi la fille du nouvel étalon de celle-ci, les filles de passage qu’il croise dans des bars ou des librairies, la femme du réalisateur de cette merde de Crazy little thing called love², une avocate de passage… Il les aime une minute ou une vie, les séduit par réflexe, couche avec elles — ou pas, mais c’est plus rare — et tente de se raccrocher aux branches lorsque l’une d’elles lui fait sentir que ce comportement est celui d’un gros connard. En particulier s’il s’agit de Karen, la femme de sa vie, mère de sa fille, qu’il n’a jamais épousée par pure lâcheté et qu’il essaie d’oublier dans n’importe quels bras, en essayant également d’ignorer qu’elle a bien raison de le traiter comme un enfant capricieux.

Hank se hait, parce qu’elle le vaut bien.

Bon, y’a plein de liens en haut de cette page qui vous expliqueront pourquoi le concept de l’auteur foireux qui a du mal à s’assumer me parle particulièrement : c’est sans doute la même raison qui fait que Wonder boys reste dans mon top films malgré des qualités « objectives » mesurées.

Mais là ne s’arrête pas le charme de Californication : la série ne se contente pas de suivre Hank dans ses pérégrinations sexuelles, dépressives et alcooliques, en plaçant opportunément une paire de seins ou un fessier rebondi çà et là. Elle le confronte directement à ses démons, en premier lieu à sa femme et à sa fille, qui sont là pour lui rappeler que bordel, même s’il est plus simple et souvent plus confortable de s’oublier entre une paire de cuisses de passage ou de se soulager en chiant littéralement sur la voiture du connard qui saute la femme qu’on aime, nos actes ont (parfois) des conséquences.

Californication est sans doute ce qu’on a pu voir de plus rock’n’roll dans la production télévisuelle de ces cinquante dernières années. Sex, drugs and rock’n’roll sont omniprésents, les personnages suivant leur pulsions au fil de vies construites quotidiennement sans trop penser au futur ; mais Californication montre aussi le réveil du lendemain, avec la gueule de bois et la petite poussée de honte d’ouvrir les yeux dans un lit inconnu, et l’angoisse de découvrir la vraie tête de la princesse rencontrée la veille, sans l’effet « grâce à l’alcool tout le monde est beau ». Hank, mais aussi son agent, sa femme, ses maîtresses, ses amis, parfois même sa fille sont confrontés à l’après, au moment louche où l’on atterrit brutalement les deux pieds sur terre en se demandant comment on en est arrivé là — à claquer son dernier sou dans un pot de coke, à baiser une actrice à peine majeure devant interpréter la fille qu’on a baisée trois ans plus tôt, à vivre avec une agent immobilière qui devait n’être qu’un numéro dans une liste, à tirer au fusil à pompe dans un appartement, à planter une Porsche sur une fontaine, à se noyer dans une piscine de vingt centimètres de profondeur, à se faire piquer son roman par une gamine effrontée, à mourir bêtement d’une crise cardiaque le jour où l’on devait revoir son amour de jeunesse…

Nous sommes tous des enfants, surtout les mâles : c’est un peu la constante de Californication. Nous sommes immortels, fonçons sans chercher à comprendre, suivons nos instincts les plus stupides, et sommes incapables de réguler durablement nos vies et de cesser de nous détruire. Et au passage, nous foutons aussi en l’air notre entourage. Ceci, jusqu’au jour où nous découvrons brutalement, par l’exercice pratique, que nous ne sommes pas immortels.

Mais Californication n’est pas qu’une série rock’n’roll. C’est aussi une série d’histoires d’amour, dures, souvent insupportables, merdiques au possible, bref, réalistes. C’est une vraie œuvre romantique, d’un romantisme désuet, du romantisme que Kurt Cobain a poussé à son terme — son ombre plane d’ailleurs sur l’ensemble de la saison 2, qui est peut-être la meilleure de la série et justifie le happy end abusif de la saison 1. Hank perd l’écriture lorsque sa femme part, d’autres comme Lew Ashby puisent l’inspiration dans ce manque, mais finalement tout ce que font ces artistes paumés qui passent la moitié de leur vie à essayer d’oublier l’autre moitié est dédié à ces êtres étranges qui ont une capacité surnaturelle à leur pourrir la vie ou à les faire planer, qui les ont accrochés un jour et dont ils ne se libéreront jamais.

La série ne serait également pas la même sans Becca, fille adolescente de Hank et Karen, qui n’a jamais vécu que des SNAFU³ et s’oriente vers le grunge-rock sataniste vu que ses parents ont passé quinze ans à lui montrer que la vie ne vaut rien. Qui, lorsque ceux-ci se donnent une deuxième chance, savoure les quelques mois de bonheur qui suivent (début de la saison 2) tout en répétant occasionnellement que « y’en a forcément un qui finira par foirer », et qui lorsque Karen re-fout Hank à la porte n’a rien d’autre à dire que « c’est pas grave, t’as essayé » — avec un côté « c’était prévu » dans l’intonation, pour lequel il faut souligner l’excellente interprétation de Madeleine Martin.

Californication n’est cependant pas exempte de faiblesses. D’abord, on ne peut pas exclure une certaine répétition, certes réaliste (qui n’a jamais refait exactement la même connerie à quelques mois d’intervalle ?), mais éventuellement lassante. Ensuite, certains acteurs n’ont pas de saveur particulière, notamment la grande blonde fadasse qui joue Karen (dommage, pour un personnage qui est la motivation principale du « héros »). En-dehors de quelques fulgurances, montage et réalisation n’ont rien de vraiment remarquable et certains rebondissements sont un peu téléphonés. Et puis, malgré certains tentatives réalistes, il y a des éléments trop exagérés, trop éloignés des réalités terrestres, comme le passage d’une actrice porno dont je cherche encore l’utilité.

Heureusement, d’autres acteurs portent réellement la série. Outre Madeleine Martin, on trouve un David Duchovny méconnaissable, usé, ombrageux, dépressif et radicalement différent du rôle qui l’a fait connaître⁴, une Madeline Zima parfaite en jolie fleur dans une vraie peau de vache, un Callum Rennie irréprochablement déjanté…

Et dans l’ensemble, malgré quelques faiblesses, Californication est une série des plus jouissives et des plus déprimantes, dont l’ambivalence est une force fondamentale et qui reste un truc un peu unique dans le paysage télévisé actuel.

¹ Moody désigne une humeur maussade et instable.

² Rien à voir avec un des bijoux de Queen, rassurez-vous.

³ Acronyme de « situation normal : all fucked up » (situation normale : totalement merdique).

⁴ C’est pas vraiment une surprise pour les fans inconditionnels de Aux frontières du réel, ceci dit, puisqu’il y avait un épisode assez fendard où un métamorphe se faisait le visage de Mulder et se faisait passer pour lui, arrivant presque à sauter Scully au passage, dans lequel Duchovny montrait un jeu radicalement différent et beaucoup plus évolué que celui qu’il avait d’habitude.

12 février 2011

Black swan

herisson26 à 0:57 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissantPas de commentaire

magistrale claque de Darren Aronofsky, 2010

Y’a des jours où je me demande si mes confrères regardent les films avant de faire leurs résumés. Parce que là, réduire ce film à la rivalité entre deux jeunes (j’ai même lu « adolescente » quelque part) danseuses, c’est juste ridicule. C’est pourtant dans la bande-annonce : « the only person standing in your way is you ». Mais difficile de dire pourquoi sans révéler un nœud du film…

Aronofsky, c’est le taré qui a pondu Requiem for a dream, sans doute le film le plus trash et le plus glauque que j’aie vu traitant de la drogue, de ses excès et des conséquences de la dépendance. Il nous a aussi fourni The wrestler, bijou plein de muscles, de sueur, de sang et de larmes qui voyait The Ram, cassé de partout, continuer à se battre quitte à y rester pour le spectacle et la passion du public. Dans la foulée de celui-ci, Nina est obsédée par le mouvement parfait, l’impeccable interprétation du Lac des cygnes, quitte à y laisser des ongles, des tendons ou des bouts de peau.

Et elle y parvient, en quelque sorte. La perfection, oui… pour le cygne blanc, pur, virginal. Mais où est la passion, l’engagement, la rage nécessaires à son alter ego sombre ? Comment faire ressortir des émotions qu’elle contrôle depuis l’enfance, sous la pression de son ex-ballerine de mère qui veut réussir par procuration ? Partir à la découverte de ses fantasmes, de ses pulsions, de sa spontanéité, tout en continuant à travailler d’arrache-pied¹ pour conserver la maîtrise technique qui fait d’elle l’étoile de la troupe… Nina a la maîtrise d’un robot, mais doit devenir humaine pour espérer être émouvante — et un humain, ça ne fait pas que bosser : ça picole, ça sniffe des trucs louches, ça insulte son prochain quand c’est énervé, ça s’enferme pour bouder, ça se met à chialer sans raison, ça craque, ça flirte, ça dort pas², ça dort trop…

La rivalité annoncée existe, bien sûr, et d’autres danseuses aimeraient monter en grade, mais là encore c’est plus la gestion de cette insécurité par Nina qui est mise en avant, et qui finira par devenir le nœud de sa vie : convaincre le directeur de ballet que nulle autre ne peut tenir le rôle aussi bien, s’en convaincre elle-même, éviter les attaques réelles ou non de ses camarades…

Il y a, dans le traitement psychologique de l’histoire, de vrais morceaux de David Lynch. Mais, voyez-vous, des bons morceaux de Lynch : le même sens de l’irréel, une façon particulière d’incarner la paranoïa, cette cristallisation des illusions… mais au profit d’une vraie narration, d’une vraie histoire, d’un vrai envol ou d’une vraie chute, de ce qui manque à Mulholland drive, quoi.

Ajoutons une photo impeccable, des faux-semblants qui perdent le spectateur autant que le personnage principal… et surtout un duo d’acteurs phénoménaux, un Vincent Cassel plus vicieux et cynique que jamais et une Natalie Portman au-delà des compliments les plus dithyrambiques que j’ai dans mon dictionnaire, fragile, terrible, déterminée, passant de la quintessence du balai dans le cul au pétage de plombs le plus spontanément brutal…

Je sais pas comment dire, mais si vous vous souvenez de mon petit blabla concernant la prestation d’Annette Bening dans The kids are all right, sachez que je viens de changer mon fusil d’épaule et que je considérerais comme scandaleux qu’elle obtienne l’Oscar de la meilleure actrice alors qu’elle est précisément en compétition avec Portman.

Au global, comme les précédents d’Aronofsky, Black swan est un peu exigeant. J’en suis sorti éreinté, en vrac, et j’ai mis deux jours à ramasser les morceaux de mon cerveau éparpillés un peu partout dans ma psyché.

Mais là, franchement, j’ai envie de le revoir.

¹ Oui, j’ai sciemment osé ce jeu de mots très douloureux. Ceux qui l’ont vu comprendront, les autres aussi, lorsqu’ils l’auront vu.

² D’ailleurs, je devrais être couché, moi… –_-’

13 décembre 2010

Dexter

herisson26 à 23:54 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissant,dépasse les espoirs3 commentaires

Me James Manos Jr, depuis 2006, ****+

Connaissez-vous votre voisin ? C’est un type charmant, qui vit à Miami, discret, serviable quand vous en avez besoin, transparent quand vous ne voulez pas le voir, avec une femme charmante et deux beaux-enfants qu’il élève en vrai père. C’est aussi un assistant judiciaire efficace, spécialisé dans l’analyse des projections sur les scènes de crime. Il est bien coiffé et habillé à la mode locale, toujours courtois, sans un mot plus haut que l’autre. Ah, et puis le soir, il part en chasse et découpe des meurtriers en morceaux, parce qu’il est aussi le plus implacable tueur en série de Floride, aussi consciencieux pour enfoncer une lame dans un cœur que pour attacher son fils avant de l’emmener à l’école.

Dexter Morgan, peut-être le premier vrai héros ambigu de la télé américaine. D’autant plus ambigu que même comme meurtrier, il a une morale à toute épreuve : seulement des assassins, seulement après avoir des preuves irréfutables, et de préférence après que la justice n’a pas réussi à les attraper. Découpés en petits sacs, lestés, les voilà au fond de golfe du Mexique et réduits à l’inoffensivité¹. Foncièrement gentil, mais assoiffé de sang, en somme.

Dexter, la série (j’ai le bouquin dans la pile des trucs à lire, prêté par Ghusse², le temps que je le lise et je le rendrai directement à son fils quand il sera majeur), joue en permanence sur cette opposition, dont Dexter, le personnage, est non seulement conscient, mais souvent déchiré. Narrateur de l’histoire, il parle de son « passager obscur »³, cette nature prédatrice qu’il ne peut assouvir qu’en choisissant,traquant puis tuant ses proies ; il s’y oppose parfois, tente de lui résister, de « devenir humain », l’accepte le plus souvent… Il le maudit aussi régulièrement lorsqu’il doit jongler avec ses différentes activités : père de famille, assistant judiciaire — donc souvent appelé à travailler à l’improviste — et justicier masqué. Et puis, Dexter se reproche souvent son handicap sentimental, son incapacité à aimer et à comprendre les codes amicaux et amoureux des autres êtres humains : quelle émotion est-il censé ressentir, comment la mimer correctement, quand au fond son seul but est de conclure la conversation pour aller chasser un assassin dans un bistrot ?

Bien entendu, tout cela repose à fond sur Michael Hall, qui avait déjà excellemment interprété David Fisher et est sans doute un des grands noms des séries télé américaines actuelles. Les seconds rôles sont moins travaillés, souvent stéréotypés, à quelques exceptions près — Harry, père adoptif pas dépourvu d’ambiguïtés, « Trinity », assassin père de famille avec qui Dexter entretiendra un temps une relation extrêmement tordue, et Lumen, survivante d’un gang d’assassins, sont plus écrits et plus complexes. On peut également noter un effort pour humaniser Debra, la sœur, stéréotype de la fliquette qui a essayé de prouver à son père qu’elle pouvait être un fils.

Pourtant, Dexter prend et tient. On a pu craindre le pire lors de la troisième saison — que tout esprit sain pourra zapper sans problème, vu qu’elle n’apporte rien à l’intrigue — mais la quatrième et la cinquième ont repris un excellent rythme, avec deux autres personnages de bon niveau qui poussent un peu plus loin la confrontation entre Dexter et son passager sombre.

C’est donc une excellente série, souvent un peu noire et cynique, parfois drôle, souvent drôle qui pique un peu, bien fournie en rebondissements terribles⁴ et en tension parfaitement gérée.

Accessoirement, rien que le générique mérite d’être vu une fois. C’est à lui seul un petit court-métrage de deux minutes, qui illustre parfaitement la dualité du personnage en filmant façon film d’horreur la banalité du petit-déjeuner.

¹ Oui, ça existe, d’après le TLF en tout cas.

² Je ne mets pas de lien, sinon vous allez voir que la dernière mise à jour de son blog date d’avant la naissance de Mathusalem.

³ Dans la version française, ‘dark passenger’ devient « passager noir ». Mais perso, je trouve le terme « obscur » plus adapté. C’est que mon avis, mais je fais ce que je veux, na.

⁴ La fin de la quatrième saison a retourné tous les fans avec qui j’en ai discuté, mais genre « woh putain, woh putain… Woh putain ! » et que le silence qui suit est encore de Melissa Rosenberg et Scott Reynolds.

18 septembre 2010

Avatar (édition spéciale)

herisson26 à 20:44 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissantPas de commentaire

œuvre magistrale (je maintiens !) de James Cameron, 2010

Alors voilà, neuf mois plus tard, James ressort Avatar. Avec huit minutes de plus au total, quelques scènes virées aussi, et uniquement en stéréoscopie (IMAX dans certaines salles, CinemaScope dans mon cas).

Tout l’enjeu est là : une fois digérée la claque graphique, est-ce que la faiblesse du scénario rend l’œuvre insupportable ?

Et la réponse, brute et brève : non.

Le scénario, je l’avais déjà noté comme n’étant pas l’histoire la plus originale de la décennie :

Avatar, c’est la guerre du Golfe, le Mensonges d’État de Sir Ridley, Bételgeuse et Antarès de Léo, Nausicaä de la vallée du vent de Hayao, et surtout très profondément le Danse avec les loups de Kevin.

Cependant, reprocher cela à Avatar, c’est lui reprocher de ne pas être Fight club, Memento ou American beauty. Et Cameron n’a jamais eu la prétention d’être Fincher, Nolan ou Mendes. La caractéristique première des films de Cameron (Aliens, Terminator, Abyss, True lies par exemple), c’est la distraction. Cameron a toujours été un homme de spectacle et ses films ont toujours été conçus pour apporter le maximum de distraction plutôt que le maximum de maux de crâne.  Un film qu’il faut voir trois fois pour le comprendre, ça n’est pas un Cameron. Et Avatar est donc logiquement conçu pour être intégré du premier coup.

Pris correctement, le scénario d’Avatar n’est donc pas si con que ça. Il intègre certes des éléments bien lourdingues (genre le militaire), il peut également être accusé de naïveté par la manière dont le message écolo est amené, mais il intègre quelques éléments plus profonds, comme les possibilités d’échanges pacifiques (la scène de l’école, ajoutée dans l’édition spéciale, est à cet égard édifiante) et la façon dont ceux-ci peuvent être foutus en l’air par des conneries, le doute de la réalité qui peut s’emparer des « marcheurs de rêves » (porté depuis à un tout autre niveau dans Inception, bien sûr), l’avidité des multinationales… Certes, il eût pu être plus pointu, mais il aurait alors perdu une part de son public — et précisément cette part pour laquelle le message naïvement posé est important : pour prendre une allégorie foireuse, c’est pas en matraquant Le capital aux congrès du Parti communiste qu’on convainc le reste du monde, mais en allant chercher les non-rouges pour leur expliquer simplement quelques bases d’économie.

Ensuite, techniquement, Avatar reste un putain de chef-d’œuvre. Le montage serait même un poil plus nerveux dans cette seconde édition, et une énorme incohérence a été supprimée (oui, les « ports USB » des animaux servent aussi dans l’intimité…). Je n’ai pas changé d’avis sur le reste : la stéréoscopie est une excellente chose lorsqu’elle est bien utilisée, et jusqu’à présent James est le seul « filmeur » a en avoir correctement profité (les « dessinateurs » de Dragons ont aussi fait un boulot inattaquable). Même placé trop en avant et trop au bord comme je l’étais lors de cette deuxième visualisation, avec les problèmes de perspective déformée que cela suppose, ça reste une vraie réussite, et j’ai été moins gêné par les problèmes de profondeur de champ que la première fois : soit elle a été augmentée, soit petit à petit mon cerveau de spectateur se reprogramme pour se caler sur les nouveaux codes de lecture imposés par l’impression de relief.

Les graphismes sont d’un niveau hallucinant, de même que la cohérence de l’univers de Pandora, où seuls les Na’vi font un peu tache — dans un monde hexapode où les naseaux sont au dessus des clavicules, ils sont les seuls à quatre membre avec un nez. Je maintiens aussi que les teintes « irréalistes » des animaux reprochées par certains sont tout à fait passables : elles sont raccord avec les plantes locales et permettent en fait un certain mimétisme. Notre univers est dans les bruns/verts, celui-ci dans les bleus, ça n’en fait pas une incohérence.

Il y a également eu quelques petites retouches ici ou là, notamment une simplification des premières scènes (dont une qui m’avait marqué, avec des Na’vi promenant des .50 comme n’importe quel Rambo) et… une retouche des sous-titres : quelques contresens sur l’argot militaire qui m’avait choqué ont disparu.

Restent deux trucs gênants. S’il suffit de grimper plus haut que Toruk pour devenir son maître, on se demande bien pourquoi seuls 5 ou 6 Na’vi l’ont fait. Et surtout, ce « this is our land », totalement incohérent avec la pensée na’vi et qui devrait valoir un lynchage à celui qui le dit. Je maintiens : « we are this land » ou, par opposition, « they don’t belong here » seraient infiniment plus adaptés.

Au global, ça reste un spectacle hautement recommandable et une vraie réussite, qui ne bouleverse bien sûr pas de la même manière que pouvait le faire un American history X, mais distrait efficacement, émerveille réellement, et n’est pas aussi con que certains veulent le faire croire.

6 août 2010

Inception : psychanalyse

Comme plus ou moins prévu, j’ai revu Inception hier soir, dans un UGC lyonnais (merci Ghusse et madame). Et comme prévu, j’ai re-réfléchi à fond sur ce que ça peut bien vouloir dire.

J’ai pas de réponse définitive (je crois que Nolan serait extrêmement déçu que quelqu’un ait l’impression d’avoir parfaitement compris), mais j’ai une ou deux hypothèses amusantes.

Bien sûr, ce billet va être rempli de spoilers à ne plus pouvoir y faire rentrer autre chose, donc voici l’avertissement en règle à ceux qui n’ont pas vu le film :

fuyez, pauvres fous !

Ça,c’est fait.

(Lire la suite…)

21 juillet 2010

Inception

herisson26 à 13:11 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissantUn commentaire

coup de génie de Christopher Nolan, 2010

Pfiouuuuuuuuuuu… Par où commencer ?

Vous est-il déjà arrivé de vous réveiller sans que le rêve s’arrête ? De devenir conscient que vous rêviez, d’arriver à contrôler votre rêve et à lui donner la réalité que vous vouliez, sachant que ce n’était pas la réalité réelle mais l’acceptant consciemment comme telle ? Mieux, vous est-il arrivé de vous réveiller d’un rêve, puis de vous réveiller pour vous rendre compte que le premier rêve était imbriqué dans un second — logiquement admis comme réalité au moment du réveil rêvé ?

Si vous avez répondu « non » à ces deux questions, ça va pas être simple.

Si vous avez répondu « oui », félicitations : c’est le concept de base d’Inception, bijou sur-annoncé de pubs envahissantes, réunissant un casting de rêve, et qui se révèle peut-être plus génial encore qu’attendu.

L’idée est simple : le rêve étant une porte ouverte sur l’inconscient, au sens psychanalytique du terme, il est possible en s’intégrant à un rêve de quelqu’un ou en lui faisant intégrer son propre rêve d’accéder à des informations qu’il ne livrerait pas consciemment, soit parce qu’il refuse, soit parce qu’il n’est pas conscient de détenir ces informations. Cobb, spécialiste de ce genre d’opérations, reçoit une commande spéciale : non seulement lire, mais insérer une idée dans un rêve, de sorte que le patient en se réveillant l’intègre et qu’elle fasse son bonhomme de chemin, comme une tendance dormante qui devient peu à peu consciente. C’est cette opération qui est baptisée « inception ».

Le problème, bien sûr, c’est d’arriver à insérer l’idée dans le rêve de telle sorte que le rêveur soit convaincu qu’elle vient de lui, et qu’elle ne soit pas rejetée au réveil. Et l’autre problème, c’est que l’inconscient de chacun des rêveurs partageant le rêve intervient lui aussi ; et pour ceux qui ont des idées troubles, cela peut devenir dangereux…

Le film joue donc sur plusieurs plans, qui touchent à l’intimité de l’esprit humain : rêve, inconscient, fantasmes et fantômes, voire psychanalyse s’y trouvent mêlés inextricablement pour former une toile fouillée, maligne et extrêmement complexe. Une machinerie infernale, à l’écriture particulièrement travaillée et aux échos multiples, portée par une réalisation sans faille, des acteurs impériaux (sans grande surprise il est vrai : ils ont tous largement fait leurs preuves, et plus personne ne doute de l’extraordinaire talent de Leonard ; je noterai quand même qu’Ellen Page montre ici une facette inédite d’étudiante sage et réfléchie, bien loin de Juno, Hayley ou Kitty), une photo extrêmement soignée et des effets spéciaux à couper le souffle¹.

C’est grandiose, perturbant, et à force de s’intéresser à l’esprit des personnages ça finit de manière pas forcément très limpide par s’adresser directement à celui du spectateur, sans pour autant devenir le bordel imbitable d’un Mulholland drive. Et à la sortie, il faut un petit moment pour ré-admettre la réalité de l’univers traditionnellement considéré comme réel, dans lequel on est retourné en sortant du cinéma et qui est tout de même un peu trop absurde pour être honnête (surtout si, comme moi, vous vous êtes retrouvé à Paris).

Une faiblesse ? Oui. J’adore les musiques de Hans Zimmer, qui est capable de s’adapter à n’importe quelle scène et de créer des ambiances très différentes et très particulières d’un disque à l’autre. Mais voilà : j’aime ses musiques, j’aime les films, mais il faut qu’il arrête de croire que le film a pour seule raison d’être d’illustrer sa musique.

Pour le reste, ça ressemble fort à un chef-d’œuvre immortel, mais faudrait que je le revoie une demi-douzaine de fois pour être tout à fait sûr.

¹ Ceci s’appelle un poncif, ou une phrase toute faite si vous préférez. D’ordinaire, c’est à éviter, mais une fois çà et là, ça ne mange pas de pain.

PS : English-reading people, note that Liz has published her own Inception review yesterday. I might point out that the very fact she’s been writing about it is an achievement for Chris Nolan, since she basically spent the last year or so doing a « longest no-update blog » contest with Ghusse, but since I am the nicest guy ever, I won’t. ^^

Anyway, as usual, she saw things I didn’t, felt otherwise about a few details, noticed much more male actors than I did (no wonder why, I guess ^^), but I kinda feel our very different reviews may complement quite well.

2 juin 2010

American history X

herisson26 à 18:32 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissantPas de commentaire

chef-d’œuvre de Tony Kaye, 1998

Danny veut impressionner son frère, neo-nazi sortant de trois ans de taule pour le meurtre de sang-froid de deux blacks qui essayaient de chouraver sa bagnole, en rendant un devoir sur Mein kampf à son prof d’Histoire ou en provoquant les bandes de gosses noirs de son lycée.

Le truc imprévu, c’est qu’en trois ans à l’ombre, Derek a réfléchi et vu d’autres facettes aussi bien des Noirs — nombreux à y être enfermés — que des fachos WASP — qui grossissent également les rangs des taules américaines… et n’est pas du tout heureux de voir que son frangin a pris sa trace.

American history X a une faiblesse, disons-le tout de suite : la naïveté du propos. Allons donc, il suffirait de passer trois ans en taule avec un buandier black obsédé sexuel pour devenir un exemple de tolérance ? Et une heure de discussion avec un frangin néo-nazi suffirait à lui faire rouler une pelle à Obama ?

Néanmoins, il mérite amplement le label chef-d’œuvre. Parce qu’il explore attentivement les relations familiales et leur (dés)équilibre complexe, l’influence aîné-cadet, le rapport au père absent et aux pères de substitution… Parce qu’il traite son personnage principal sans complaisance, avec ses lâchetés, ses peurs, ses réactions d’orgueil. Parce que, aussi, il met bien en avant ce phénomène bien réel : les coups les plus durs ne viennent jamais de là où on les attend.

Parce que, aussi, c’est à la fois une œuvre d’acteurs avec un Edward Norton naviguant quelque part au-delà de l’excellence, de réalisateur avec un montage nerveux et d’une clarté irréprochable (malgré les nombreux flashes-back), de photographe avec une image sublime et un noir et blanc lumineux aux moments opportuns…

Bref, parce que c’est fort, complet, prenant, et pas si simple que ça en a l’air.

5 avril 2010

Le voyage de Chihiro

herisson26 à 10:01 — Filed under: Cinéma et télé,ahurissant2 commentaires

bijou absolu de Hayao Miyazaki, 2001

Allons bon, voilà que je me rends compte que j’ai rien écrit sur Le voyage de Chihiro, qui est pourtant l’un des points hauts de la carrière du Dieu-de-l’Est¹ — dont les points bas, Le château ambulant ou Horus prince du soleil, dominent largement 80 % de la production disneyienne.

Donc, Le voyage de Chihiro.

Conte initiatique mêlant tradition japonaise — les 神隠し², enlèvements/disparitions divins/mystérieux, sont un élément récurrent des légendes locales — et thématique moderne, Le voyage de Chihiro raconte l’histoire de la fille de deux adultes mal élevés (éléments récurrents, pour le coup, de l’œuvre miyazakesque), que leur gloutonnerie et leur mauvaise éducation a fait transformer en cochons³. Condamnée dans un monde féérique mais hostile, elle ne doit son salut qu’à l’engagement d’une étrange « baba » (vieille femme) à faire travailler dans ses thermes quiconque lui en fait la demande.

Sen⁴ y rencontre d’autres jeunes filles travaillant aux bains, et tout un monde de créatures plus ou moins inquiétantes. Elle y apprend aussi que pour retrouver sa liberté, elle devra avant tout retrouver son nom⁴, et que si elle veut rendre à ses parents leur forme initiale (on se demande bien pourquoi), ça va être plus compliqué…

Miyazaki réussit ici un petit chef-d’œuvre. Graphique tout d’abord : si l’on connaît le goût du maître pour l’éclairage et les décors depuis fort longtemps (on se souvient de la forêt de Nausicaa de la vallée du vent, 1984), la virée de Sen dans ce monde d’ombres et de faux-semblants marque une évolution majeure de son style, quatre ans après Princesse Mononoke. De même, l’animation est irréprochable, Hayao-sensei jouant plus que jamais avec les volumes et… les poils : les mouvements de cheveux, de moustaches etc. amplifient les émotions des personnages, là encore une signature du maître.

Scénaristique ensuite : le monde où est projetée Sen est d’une richesse et d’une inventivité rares, qui lui permettent de développer subtilement la personnalité complexe des différents personnages — loin de dessins animés manichéens : la baba intransigeante se mue en mère gâteuse pour son bébé, son âme damnée est en fait un personnage très ambigu qui se révèlera plutôt positif, et Sen elle-même peut parfois se révéler lâche, douter, avoir peur… — et de détourner de son but initial une trame somme toute assez classique (la jeunesse livrée à elle-même qui va devoir apprendre les codes d’un monde différent du sien et en sortira grandie, ça n’a rien d’extrêmement original, cf. Cars, Coraline ou La fureur de vivre).

Poétique enfin : l’univers parallèle est rempli de grâce, de beauté, y compris dans ses aspects les plus sinistres, et les ruptures rythmiques parfaitement orchestrées viennent séparer des scènes contemplatives absolument sublimes — ah, le train au milieu de la mer !!! — des passages actifs à la limite de l’héroïsme homérique.

Bref, dans ce petit bijou d’animation, y’a rien à jeter. C’est bon, c’est beau, c’est grand, c’est intelligent, c’est à voir, ce soir sur Arte par exemple.

¹ Profitons de ce lundi de Pâques pour rappeler que nous vivons dans un monde polythéiste : le Dieu-de-l’Ouest s’appelle Clint Eastwood.

² Kamikakushi, littéralement « dieu-dissimulation ».

³ Ayant entendu une adulte expliquer que c’est super traumatisant pour des enfants d’imaginer leurs parents en porcs et qu’il faut absolument pas montrer ce film aux minots, je me bornerai à signaler que tous les petits qui l’ont vu ont à ma connaissance éclaté de rire devant cette scène ô combien méritée.

⁴  千尋, Chihiro (litt. mille brasses, désignant une profondeur abyssale), est abrégé par la baba en 千, Sen (mille) ; c’est cette modification du nom qui scelle l’engagement de Chihiro dans les thermes, et c’est en retrouvant la mémoire de son nom réel qu’elle pourra rompre l’enchantement.

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